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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/330

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pentes brutalement éventrées par la pioche des mineurs, et de grands villages dont tous les citoyens sont égaux le pistolet au poing ; il va comparer à ces sociétés naissantes nos aristocraties caduques, à cette nature exceptionnelle, revêtue d’un manteau d’or, nos campagnes riches de leur seule fertilité, à ces édifices de la veille nos grandes ruines historiques, à l’industrie dont il a vu le plus splendide développement les arts qu’il ignore.

Eh bien ! il est à remarquer qu’un Persan de Montesquieu, un Huron de Voltaire, voire une simple Péruvienne de Mme de Graffigny raisonne beaucoup plus judicieusement de la civilisation européenne qu’un véritable Américain de San-Francisco. C’est qu’il ne suffit pas d’avoir de l’esprit ni même du goût naturel pour apprécier des œuvres d’art, pour se former une opinion esthétique : rien ne remplace l’habitude. Hawthorne l’a bien prouvé, Hawthorne, l’un des talens les plus complexes, les plus délicats, les plus cultivés, qu’ait produits l’Amérique, — Hawthorne, qui se rattacha au vieux monde pourtant par la science profonde des secrètes maladies de l’âme, une sensibilité exquise, un tempérament aristocratique. Hawthorne n’est plus lui-même quand il nous parle de l’Italie : il hésite, il tâtonne dans ses jugemens si fermes et si fins d’ordinaire : il se trompe à chaque instant. De quelles hérésies doit donc se rendre coupable un jeune pionnier littéraire de la nouvelle Amérique, tout de fougue et d’instinct, démocrate, et pratique, prompt à tourner en ridicule ce qui ne lui est pas familier et susceptible d’être blessé dans un très vif amour-propre patriotique par tout ce qui diffère trop absolument des mœurs de son pays natal ! Lui-même en convient : les embarcadères de chemins de fer, les grandes routes, les boulevards, les entrepôts, les halles, l’intéressent plus que cent galeries d’œuvres d’art sans prix, parce qu’il peut comprendre les uns, et que pour juger les autres il n’a ni éducation, ni expérience, ni aucun point de comparaison ; mais les beautés naturelles trouvent en lui un observateur sensitif et intelligent. Ainsi à ses piquantes boutades sur le mal de mer, la vie à bord, les interminables parties de dominos, les bals sur le pont, le journal que chacun a la prétention d’écrire, et les divers moyens que l’on peut employer pour tuer le temps durant une traversée, il mêle certaines vues des Açores, du Maroc et des côtes d’Espagne qui prouvent que le talent descriptif, assez rare parmi ses compatriotes, lui est surabondamment accordé.

L’histoire de la paire de gants bleus trop petits,-que lui fait acheter à force de flatteries une jolie gantière de. Gibraltar, est un échantillon de cette verve moqueuse que l’auteur de the Jumping Frog tourne volontiers contre lui-même. « Je ne les demandais pas bleus, mais elle me dit qu’ils feraient si bon effet sur une main