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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/325

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surpris et dégoûté, mais il ne se doutait pas du tour, bien entendu. L’individu empoche l’argent, s’en va, et en s’en allant est-ce qu’il ne donne pas un coup de pouce par-dessus l’épaule, comme ça, au pauvre Daniel, en disant de son air délibéré : — Eh bien ! je ne vois pas que cette grenouille ait rien de mieux qu’une autre.

« Smiley se gratta longtemps la tête, les yeux fixés sur Daniel, jusqu’à ce, qu’enfin il dit : — Je me demande comment diable il se fait que cette bête ait refusé… Est-ce qu’elle aurait quelque chose ? On croirait qu’elle est enflée.

« Il empoigne Daniel par la peau du cou, le soulève et dit : — Le loup me croque, s’il ne pèse pas cinq livres.

« Il le retourne, et le malheureux crache deux poignées de plomb. Quand Smiley reconnut ce qui en était, il fut comme fou. Vous le voyez d’ici poser sa grenouille par terre et courir après cet individu, mais il ne le rattrapa jamais, et…

« A ce point de son récit, Simon Wheeler entendit son nom crié dans la cour, et alla voir ce qu’on lui voulait. Se tournant vers moi : — Restez où vous êtes, étranger, mettez-vous à votre aise, je reviens tout de suite.

« Mais, avec votre permission, je ne jugeai pas que la suite de l’histoire de ce vagabond entreprenant, Jim Smiley, pût me mettre beaucoup sur la trace du révérend Léonidas W. Smiley, de sorte que je m’en allai de mon côté.

« A la porte, je rencontrai l’affable Wheeler, qui m’arrêta par la boutonnière et reprit : — Eh bien ! ce Smiley avait une vache jaune qui était borgne et qui n’avait point de queue, rien qu’un petit tronçon comme une banane pour ainsi dire…

« — Que le diable emporte Smiley et sa vache affligée ! murmurai-je poliment.

« Et, donnant le bonjour au vieux gentleman, je le plantai là. »


The Jumping Frog n’est que la première des brèves esquisses qui composent un volume, mais toutes sont empreintes de la même gaîté inoffensive : les chagrins d’Aurélie, dont le fiancé, défiguré par la petite vérole, privé par accidens successifs de ses bras et de ses jambes, est enfin scalpé par les sauvages, de telle sorte qu’elle ne sait plus trop ce qu’il lui reste à aimer en lui, — les moyens burlesques de guérir un rhume, — l’histoire d’un cheval qui ne veut pas marcher, — le récit de la mort de César localisée, tel que le donna le jour même du meurtre une gazette romaine, le Faisceau du soir, tout cela est puisé à la même source de joviale ironie, de pétulance et d’animal spirits, tout cela suffît à divertir prodigieusement un peuple jeune qui ne se pique point d’être blasé. Il est