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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/320

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embrouille, jusqu’à nous jeter dans une perplexité presque cruelle, les larmes rieuses et le rire navré, le raisonnement et la caricature ; nous éprouvons plus de curiosité que d’admiration pour la tendance des nations septentrionales à faire jaillir l’étincelle du choc des élémens les plus opposés, les plus contradictoires. L’humour, quelque ingénieux qu’il soit, nous semble être une sorte de maladie propre aux parages brumeux, autant pour le moins qu’une qualité littéraire. Si, comme l’a fait Alfred de Musset par exemple, nous lui empruntons son amertume exotique pour l’ajouter au sel plus franc de notre gaîté gauloise, éclose, épanouie en plein soleil, ce n’est jamais sans précautions ni méfiance : nous craindrions de jongler trop hardiment avec le crâne de Yorick et encore plus avec les facétieuses planètes de Jean-Paul. L’humour anglais, lugubre en somme, nous serre le cœur ; la profondeur de l’humour allemand nous semble souvent lourde et obscure. Il est curieux d’étudier à ce point de vue les humoristes américains et de constater les transformations qu’a subies cette forme littéraire, résultat chez eux d’une habitude d’esprit importée, acclimatée, ensauvagée dans le Nouveau-Monde.

The Jumping Frog de Mark Twain doit être cité d’abord comme un des morceaux les plus populaires, presque un type du genre. Il nous est assez difficile néanmoins de comprendre, en lisant ce récit, les éclats de rire (roars of laughter) qu’il souleva « en Australie et aux Indes, à New-York et à Londres, » les nombreuses éditions qu’il obtint, l’épithète « d’inimitable » que lui ont décernée à l’envi les critiques de la presse anglaise. On va en juger par la traduction que nous en avons faite en nous attachant à conserver le mieux possible le ton goguenard de l’original.


LA GRENOUILLE SAUTEUSE DU COMTÉ DE CALAVERAS.

« A la requête d’un mien ami qui m’écrivait de l’est, je rendis visite à Simon Wheeler, vieillard loquace et d’un bon naturel, pour demander des nouvelles d’un ami de mon ami, Léonidas W. Smiley, et j’enregistre ici le résultat de cette démarche. Je soupçonne vaguement Léonidas W. Smiley d’être un mythe ; j’imagine que mon ami ne connut jamais le personnage en question, mais qu’il s’était dit que, si j’en parlais au vieux Wheeler, ce serait rappeler à ce dernier son infâme Jim Smiley, et que l’ennui presque mortel s’ensuivrait pour moi d’entendre quelque infernale histoire, aussi longue, aussi assommante qu’inutile. Si tel fut le projet, il a certainement réussi.

« Je trouvai Simon Wheeler confortablement assoupi dans la vieille