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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/229

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flattait les inventions malsaines des auteurs. On courait aux comédies immorales, moitié par ennui, moitié par cette curiosité que les plus honnêtes personnes ont de connaître le mal qu’elles ne pratiquent pas ; aujourd’hui, grâce aux événemens, nous n’avons pas l’avantage de pouvoir nous ennuyer, et nous sommes guéris de la curiosité. Cependant le public reste le même : il aime encore l’esprit ; les écrivains se feraient illusion, s’ils croyaient le retenir par des qualités négatives. Nous y insistons parce que nous voyons poindre le genre de feu Bouilly, qui tâche de revenir.

Bien que les semaines qui viennent de s’écouler n’aient pas produit d’œuvre hors ligne, il s’en faut que les cinq ou six comédies dont nous allons parler atteignent à un niveau de mérite à peu près égal. Elles diffèrent beaucoup aussi par le ton des conceptions et du langage : on en pourrait juger, comme il arrive souvent, par la composition même de la salle au jour où elles se sont produites pour la première fois. C’est ainsi que la Part du roi, un acte en vers, a été jouée devant un public d’artistes et d’hommes de lettres de la jeune école ; on eût dit que le Parnasse lui-même, descendu de ses hauteurs où il se plaît à ciseler des sonnets non sans défaut, envahissait le Théâtre-Français. Était-ce la troupe harmonieuse des poètes qui daignait se montrer parmi nous, ou bien était-ce nous-mêmes que l’on transportait dans les sacrés vallons ? Nous avons entendu force vers, et quelques-uns fort jolis, mais nous avons cherché la comédie. Une jeune comtesse, veuve, s’imaginant, on ne sait pourquoi, être aimée du roi, reçoit dans son château un soudard, un aventurier, qu’elle prend pour le jeune monarque. Elle lui accorde ses bonnes grâces ; on ne saurait acheter à moins l’honneur d’être reine. S’apercevant de sa méprise, elle le renvoie ; mais ici le personnage étale des sentimens et débite une poésie auxquels il est impossible de résister. Quand le véritable roi vient frapper à la porte de dame Ildegarde, elle fait congédier le souverain et garde le soudard. Il y a là sans doute l’étoffe d’un fabliau bien naïf, bien invraisemblable, non d’une comédie. Il y a aussi un prétexte pour un joli décor et d’agréables costumes ; il n’y en a pas pour des tirades infinies, pour un monologue dithyrambique, pour des hémistiches coupés à la dernière mode et qui sont quelquefois des chefs-d’œuvre de facture. Nous n’avons pu juger des vers qu’à l’audition : ils méritent peut-être qu’en leur faveur le public soit clément envers la pièce. C’est le cas d’appliquer le mot de Diderot : M. Catulle Mendès s’amuse à faire des broderies d’or sur des pelures d’oignon.

Nous possédons une pléiade de poètes qui ont une foi si robuste dans les vers, surtout dans les leurs, qu’ils croient pouvoir se passer d’un véritable sujet : fâcheux symptôme que cet amour exclusif, cette préoccupation unique du détail ! Que n’apprennent-ils d’abord cet art si difficile de faire un drame ou une comédie, cet art si français qui menace