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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/224

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qu’il y a près de dix-huit mois M. Thiers, prenant la direction des affaires, se trouvait en présence d’une invasion qu’il avait à faire reculer et de la plus formidable insurrection qu’il avait à dompter, était-il révolutionnaire ou conservateur ? L’ordre, relatif si l’on veut, mais enfin assez réel, qui s’est rétabli par degrés en France, qui a permis au travail de renaître, aux intérêts de se relever, cet ordre ne peut-il pas être mis au compte d’une politique conservatrice ? Quand M. le président de la république, avec une passion qu’on lui a reprochée, revendiquait, il y a quelques jours, les moyens d’avoir une armée solide et forte, ne se montrait-il pas conservateur ? Lorsque s’est présentée assez récemment la question du conseil d’état, qui a été le plus conservateur, du ministère défendant les prérogatives naturelles du pouvoir exécutif, ou de ceux qui, par une préoccupation de parti, ont voulu mettre un conseil administratif à l’élection ? On fait un crime au gouvernement de garder des fonctionnaires du 4 septembre ; mais nous connaissons des contrées de la France où on lui reproche de maintenir et de replacer des fonctionnaires de l’empire. C’est du moins la marque d’une certaine impartialité.

Allons droit au fait. La vraie question n’est point là, elle est dans ce qu’on ne dit pas. Ce qu’on appelle la politique conservatrice, c’est une politique qui laisse tout juste à la république la possibilité de vivre jusqu’au moment où elle pourra être remplacée, et ce qu’on reproche dans le fond au gouvernement, c’est de ne pas favoriser cette transition, à laquelle on croit le salut de la France attaché. La question est là, ou elle n’est nulle part. Que les délégués de la droite et du centre droit désavouent une préoccupation de ce genre, qu’ils déclinent toute intention d’hostilité systématique contre ce qui existe aujourd’hui, nous le savons bien ; ils ont trop de patriotisme pour ne pas respecter ce moment de repos même provisoire où la France attend sa libération, et ils ont trop d’esprit pour ne pas comprendre qu’aller plus loin ce serait tout compromettre. Ce n’est pas moins l’arrière-pensée de toutes ces tentatives qui se sont renouvelées plus d’une fois et sous plus d’une forme depuis un an, par lesquelles on n’arrive qu’à rendre la république plus laborieuse et plus incertaine sans rendre la monarchie plus facile, puisqu’il s’agirait toujours de savoir quelle monarchie on propose. Le dernier mot de cette politique est une certaine impuissance inquiète et agitée, un certain travail de fronde et de mauvaise humeur se traduisant de temps à autre en manifestations comme celle qu’on vient de voir, manifestations qui ne peuvent conduire à rien faute de précision et de netteté. Qu’on nous permette de le dire, on s’est jeté dans cette petite aventure un peu comme l’empire s’est jeté et a jeté la France dans sa grande et terrible aventure de la guerre, sans une armée suffisante, sans munitions ; sans approvisionnemens et sans un plan de campagne suffisamment mûri. On a échoué, on devait échouer, et ce qu’il y aurait de