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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/200

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l’égal d’une sentence de patriotisme, et connaître l’histoire de cette victime de nos malheurs, et voici ce que j’appris d’un témoin oculaire, dont je regrette de ne pouvoir rapporter le récit dans toute sa naïveté populaire.

« Vous ne sauriez croire, monsieur, me dit ce témoin, tout ce que nous avons eu à souffrir pendant le temps qu’ils sont restés dans notre ville. Ces affaires des francs-tireurs, que vous savez, les avaient rendus furieux, et ils se montraient d’une exigence impitoyable en menaçant des plus horribles représailles si ce qu’ils demandaient ne leur était pas accordé. Ils ont commencé par demander des rations que la ville ne pouvait leur fournir sur l’heure ; enfin notre maire s’est mis en quatre pour les satisfaire et les empêcher de faire du mal. Pour le récompenser, ils ont brûlé son château. Ils ont bien dit que ce n’était pas eux ; mais qui ce serait-il, monsieur ? Un jour, ils nous ont amené une bande de prisonniers ; ils les ont fait mettre dans la cour à la file les uns des autres, et ils leur donnaient de grands coups de poing dans la poitrine pour les faire tenir droits lorsqu’ils étaient affaissés ou fatigués. Alors mon mari indigné a voulu dire à l’officier qui commandait que ce n’était pas ainsi qu’on traitait des hommes et des Français ; mais l’officier lui a donné un coup qui l’a renvoyé tomber contre le mur. Voyant cela, j’ai crié ; alors l’officier me prit par le bras et me secoua fortement en me disant : « Taisez-vous, femme, ou nous allons vous en faire autant qu’à votre mari. » Ensuite ils ont fait entrer les prisonniers en les menaçant de les fusiller sur-le-champ s’ils faisaient mine d’être récalcitrans. Parmi ces hommes était ce Louis Vigneron, qui était meunier à Marac, et les Prussiens l’accusaient d’avoir protégé les francs-tireurs et d’avoir agi de complot avec eux, quoique cela n’ait pas été prouvé. C’est celui-là qu’ils choisirent pour se venger. J’entends encore, j’entendrai toujours, je crois, le cri que poussa ce malheureux lorsqu’on lui annonça qu’il allait être fusillé. Il demanda qu’on lui laissât le temps d’écrire au moins à sa femme, ce qui lui fut accordé avec beaucoup de difficulté. Il écrivait tout en tremblant, comme vous pouvez croire, en sorte que cela ne marchait pas bien vite ; alors un officier s’avança et lui dit brusquement : « Un mot, rien qu’un mot, vous m’entendez bien, et dépêchons-nous, nous avons autre chose à faire qu’à vous expédier. » Puis ils l’ont amené contre le mur du cimetière, et ils l’ont fusillé- Il a été enterré à cette place même où il était tombé, avec les habits qu’il portait, sans qu’on ait pu le mettre dans une bière. C’est le président de notre tribunal, M. Des Estangs, qui a composé l’épitaphe que vous avez lue et qui a fait poser cette pierre. »

Pour tout commentaire à ce petit récit où se peint assez au vif