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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/199

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Borghèse à la princière villa Pamphili et à ce délicieux jardin d’artiste qui a nom villa Ludovisi. Cette demeure n’avait donc rien qui commandât particulièrement l’attention ; mais les Prussiens se sont chargés de lui donner l’attrait de curiosité qu’elle n’avait pas en incendiant l’aile droite tout entière. On peut maintenant aller la voir ; elle a conquis l’intérêt qui lui manquait. Au point de vue pittoresque, la ruine n’est pas grandiose sans doute comme celles de Paris et de Saint-Cloud, mais elle n’est pas cependant sans un vrai mérite, et les arbres du parc aperçus au travers des ouvertures de cette carcasse de bâtiment présentent certains aspects des plus heureux. La vérité nous oblige à dire que les Prussiens ont toujours protesté contre cet incendie, qui s’est allumé on ne sait comment, et dont en effet on ne voit guère l’utilité pour eux ; mais, comme il a eu lieu pendant leur séjour à Châtillon, la population n’a pas hésité à le leur attribuer. Is fecit qui odit, a-t-elle dit en variant l’adage bien connu ; s’il n’y avait pas pour eux nécessité militaire, il y avait désir de nuire. Le propriétaire actuel du château, M. Maître, maire de Châtillon, qui semble très affectionné de ses administrés pour les services qu’il leur a rendus pendant les mois douloureux de l’occupation, a très judicieusement laissé à la place où ils sont tombés les débris de l’incendie. Poutres brûlées, tisons consumés, tuyaux tordus, amas de décombres, tas de charbons calcinés par la violence du feu et réduits à l’état de coke, jonchent le pied de cette ruine ; c’est le spectacle du lendemain de l’incendie conservé dans toute son intégrité. Ce témoignage toujours vivant des gentillesses de la guerre serait bien fait pour entretenir la mémoire des habitans de Châtillon, si par hasard ils pouvaient oublier.

Mais ils se souviendront longtemps, car nulle part nos vainqueurs n’ont montré une plus implacable dureté. Au-dessous de la muraille du château-fort, sur la pente du fossé qui borde la route, s’élève une modeste tombe qu’on est étonné de rencontrer en pareil lieu. La pierre en est fraîchement taillée, le noir de l’inscription est encore tout brillant neuf. Approchons-nous et lisons : A la mémoire de Louis Vigneron, garde national de Marac, fusillé par les Prussiens. — Que Lieu préserve à jamais la France de châtier l’ennemi vaincu et désarmé comme un coupable, et de punir le patriotisme comme un crime ! A la bonne heure ! voilà une belle inscription, nette, ferme, d’une heureuse précision, qui fait ressortir avec d’autant plus de force le sentiment de la justice indignée qu’il est exprimé en moins de paroles, d’une éloquence sans emphase, sans bavure d’aucune sorte en un mot. Je voulus savoir quel était l’auteur de cette inscription, qui mérite d’être retenue à