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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/175

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l’élégante fortune. Comme il est probable que ce mignon bijou de pierre a été acheté pour un morceau de pain, il est vraiment à regretter que quelque âme charitable parmi les heureux du jour n’ait pas eu la bonne pensée de le sauver de cette déchéance. A Orléans, des balles de sel et des piles de morue sèche remplissent les cours et les galeries de la maison qui servait de résidence à François Ier, et à Cognac le château, encore marqué de la salamandre, ou il naquit sert à loger les tonneaux d’un riche marchand d’eaux-de-vie de l’opulente Saintonge. Voilà ce qui peut s’appeler un violent changement de fortune. Cela fait songer à l’épisode du Pantagruel où Epistemon, revenu de l’autre monde, raconte qu’il a vu aux enfers les grands personnages d’ici-bas réduits à exercer les métiers les plus misérables : Cyrus était regrattier, Romule cloutier, Xercès bimblotier, le pape Jules crieur de petits pâtés. Il y a aussi un enfer de Rabelais pour les maisons historiques. Comme les personnages puissans dont le grand railleur nous montre la transformation, combien d’édifices célèbres, hôtels, châteaux, palais, églises, gagnent piteusement leur pauvre vie en logeant de vieilles futailles ou en abritant de puantes denrées, et expient par cette déchéance de condition les splendeurs qu’ils abritèrent !

Villeneuve-sur-Yonne a été longtemps la résidence de l’un des hommes les plus distingués de ce siècle, M. Joubert, cet esprit d’une subtilité si perçante et d’une sagesse si ornée, qui atteint quelquefois à des profondeurs singulières sans bien se rendre compte de l’espace parcouru par sa pensée. Plusieurs fois M. de Chateaubriand est venu y visiter son ingénieux ami, et le souvenir de ces visites vit conservé dans quelques pages des Mémoires d’outre-tombe. Je crains fort que cet esprit d’une distinction si exquise n’ait été beaucoup moins apprécié de ses voisins campagnards que du beau monde de Paris, et que ses aimables bizarreries ne lui aient valu de son vivant la réputation de maniaque. J’ai eu l’occasion d’interroger une personne bien placée pour recueillir les jugemens de la tradition locale, et j’en ai reçu cette réponse, qui peut apprendre aux gens d’esprit combien leurs petites bizarreries sont mal comprises par la foule, et rencontrent chez elle peu d’indulgence. « C’était, paraît-il, bien réellement un pauvre sire que ce M. Joubert, morose, chagrin, irrégulier dans son hygiène, se levant à deux heures de l’après-midi, lui En écoulant cette appréciation juste peut-être, mais assurément sévère, j’ai senti la rougeur me monter au visage, et j’ai eu envie de répondre à mon interlocuteur : « Hélas ! monsieur, si vous saviez combien de fois votre très humble serviteur s’est rendu coupable du délit de M. Joubert, sans pour cela se croire trop criminel. Si M. Joubert se levait à deux