Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/158

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


autre en recueillerait les avantages. C’est sous ce rapport que la communauté de village est évidemment inférieure à la propriété individuelle. Seul le propriétaire héréditaire s’imposera les sacrifices nécessaires pour améliorer définitivement une terre ingrate et pour y fixer le capital qu’exige la culture perfectionnée et intensive. Dans toute l’Europe occidentale, on peut admirer les prodiges accomplis par la propriété privée, tandis que là où règne la propriété collective l’agriculture en est restée aux procédés d’il y a deux mille ans.

Les conséquences de la communauté et du partage périodique ne sont point du tout les mêmes dans les deux grandes régions agricoles de la Russie. Dans la zone de la terre noire, le sol donne d’abondantes récoltes sans engrais et presque sans travail. Tant qu’on se contente de produire des céréales, il n’est pas nécessaire de fixer dans la terre un grand capital ; il suffit de labourer et de faire la moisson. Le partage n’est donc pas un obstacle à des travaux d’amélioration que le cultivateur n’aurait faits en aucun cas. Les terres d’alluvion du Banat en Hongrie et celles de la Moldavie, quoique soumises à la propriété privée, ne sont pas mieux cultivées que la terre noire de Russie sous le régime de la communauté. Toutefois dans les terres légères du nord et du centre, qui exigeraient d’abondantes fumures et des travaux d’amélioration permanente, le partage périodique arrête certainement les progrès de l’agriculture. La Russie centrale est le pays de l’Europe où la production agricole est la plus faible ; on estime que le cultivateur ne récolte que trois ou quatre fois la semence. Il est vrai que les lois de von Thunen pourraient être invoquées ici pour expliquer ce fait. Dans un pays peu peuplé où manquent les grands centres de consommation, il n’y a point avantage à faire de la culture intensive ; il vaut mieux mettre en action les forces naturelles qu’offrent les vastes espaces encore disponibles, plutôt que d’accumuler un grand capital sur une petite étendue, comme on est obligé de le faire quand la population devient plus dense. C’est ainsi qu’en Australie les Anglais, qui pratiquent la culture maraîchère la plus perfectionnée aux environs de Melbourne, de Sydney ou de Brisbane, s’en tiennent dans l’intérieur au régime pastoral tout à fait primitif.

Ce qui dans l’organisation du mir doit surtout alarmer l’économiste, c’est que, contrairement aux prescriptions de Malthus, elle enlève tout obstacle à l’accroissement de la population et offre même une prime à la multiplication des enfans. En effet, chaque tête de plus donne droit, dans le partage, à une part nouvelle. Il semble donc que la population doive s’accroître en Russie plus rapidement que partout ailleurs. C’est même là la principale objection que M. Stuart Mill oppose à tout projet de réforme dans un sens