Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/127

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sentir, devenait une menace pour les pièces, pour les acteurs, pour les auteurs. Cette menace ne se réalisa que trop, comme on le sait. Ce ne fut pas assez de proscrire certaines pièces de l’ancien répertoire comme aristocratiques et royalistes ; ce ne fut pas assez d’altérer certains vers. La censure terroriste n’était que ridicule, quand à ces vers, malsonnans sous le rapport politique, de la tragédie de Brutus :

Arrêter un Romain sur de simples soupçons,
C’est agir en tyrans, nous qui les punissons,


elle substituait ceux-ci, comme plus conformes aux procédés préventifs en usage :

Arrêter un Romain sur un simple soupçon,
Ne peut être permis qu’en révolution.

Oui, cela n’était que ridicule ; mais ce qui déjà devenait tyrannique, c’était d’imposer au patient public trois fois par semaine la Mort de César, ce même Brutus, et, ce qui était moins tolérable, le Charles IX, le Caius Gracchus de Marie-Joseph Chénier. Écouter par ordre ces longues tirades après avoir entendu l’air obligatoire de Ça ira, en quoi un pareil supplice infligé aux honnêtes gens pouvait-il profiler à la patrie, à la liberté, qu’on avait le front d’invoquer, à l’art enfin ? Ce qui était tyrannique encore, c’était d’interdire la représentation du Timoléon du même Chénier et de l’Ami des lois de Laya, cette pièce proscrite, disons-le d’ailleurs, non par la convention, mais par la commune, qui fit en outre poursuivre l’auteur, que Danton contribua à soustraire à la mort. Ce qui était tyrannique enfin et odieux, c’était d’envoyer à l’échafaud comme aristocrates des acteurs du Théâtre-Français ! Sans analyser, œuvre impossible, il suffît de rappeler seulement quelques pièces de ce répertoire. Les unes étaient d’une fadeur mortelle, comme les moralités sentimentales que faisait jouer Collot-d’Herbois ; d’autres d’une insigne folie, comme le Jugement des rois, où Sylvain Maréchal jetait dans un burlesque pêle-mêle tous les rois, la tsarine, le pape, les faisait déporter dans l’île des Sans-culottes, où ils se battaient avec leurs chaînes et étaient nourris de biscuits par la charité publique jusqu’à ce qu’un volcan les engloutît sous sa lave ; d’autres enfin toutes de circonstance, et tombant au-dessous de l’art et de la grammaire aussi bien qu’en dehors du sens commun, comme le Général Dumouriez à Bruxelles, de cette pauvre pythonisse enthousiaste Olympe de Gouges. Elle dictait une pièce en quatre heures, en avait composé on ne sait quel nombre, et, ne doutant de rien ni d’elle-même, écrivait : « On ne m’a rien appris, je ne connais pas les principes du français, je dicte avec mon âme ; le cachet du génie est dans toutes mes productions. »