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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/97

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habileté consommées, et le peuple même a montré un tact, une mesure digne de la race qui a toujours produit les plus habiles diplomates. L’Italie a su à propos s’abstenir et agir, contenir le sentiment révolutionnaire ou lui donner carrière quand il le fallait. Elle a bien compris aussi ce qu’elle avait à faire pour développer ses ressources. Quoiqu’elle dût maintenir un grand établissement militaire, puisqu’elle vivait sous le canon du quadrilatère, elle a donné sans compter pour achever son réseau de chemins de fer, et elle a fait beaucoup pour répandre l’instruction. Il en est résulté un accroissement de richesse, un déploiement d’activité, un progrès en tout sens vraiment remarquables. Toutes les villes s’agrandissent et s’embellissent. Florence est transformée ; Naples, Milan, Bologne, semblent animés d’une vie nouvelle ; Turin même, qui semblait devoir tant perdre en cessant d’être capitale, ne décline en aucune façon. Gênes étend sans cesse son commerce, et envoie dans toutes les mers des navires spécialement construits pour chaque genre de transport et de navigation. Dans toutes les provinces, on voit s’élever des cheminées d’usines à vapeur. Dans les campagnes, on aperçoit des résidences et des jardins à l’anglaise, chose nouvelle, car l’Italien n’aimait que le séjour de la ville. L’agriculture a reçu de notables améliorations. Les biens ecclésiastiques, passés aux mains des particuliers, sont mieux cultivés, et beaucoup de terrains vagues ont été mis en valeur, plantés en vignes ou en oliviers. L’excellent port de Brindisi est devenu le point d’embarquement le plus rapproché pour l’Égypte, l’Inde et l’extrême Orient ; par l’ouverture du Mont-Genis, l’Italie reliera bientôt son réseau ferré à celui de la France, et plus tard à toute l’Europe septentrionale, par le Saint-Gothard.

Dans tout le midi de la péninsule, c’est le caractère même de la population qui est changé. Autrefois paysans, habitans des villes, douaniers, soldats, gens de toute classe et de tout état, étaient sales, plats, mendians, toujours disposés à courber le dos, à tendre la main. Démoralisés par le double despotisme de l’état et du monachisme, on ne pouvait s’empêcher de les mépriser et de les plaindre. Aujourd’hui la liberté a retrempé les âmes ; l’homme n’est plus le même. Ceux qui portent un uniforme l’ont propre, élégant ; ils marchent la tête haute et d’un pas ferme ; ils font leur devoir, et ne demandent plus l’aumône. Les gens du peuple aussi ont une autre allure. Ils ont déjà secoué cette torpeur que le pouvoir absolu engendre partout. Le pli de la servitude est effacé. Ce ne sont plus des serfs tremblant sous le bâton ; ce sont des citoyens qui ont conscience de leur dignité.

La Sicile même se régénère. Chose plus extraordinaire encore, et qui prouve un profond changement dans les conditions sociales, le