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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/755

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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juin 1871.

La cité captive est rendue à la liberté, la paix intérieure est reconquise, et le premier sentiment renaissant dans les âmes, comme au sortir d’un horrible rêve, est le sentiment de la délivrance. On a certainement oublié une œuvre étrange de 1848, une série de gravures allemandes d’un dessin fantastique représentant une sorte de triomphe de la mort par les révolutions et les corruptions modernes. La mort, sous la figure d’un cavalier armé de la faux, chevauche vers Paris, dont les monumens se dressent et blanchissent aux premières clartés du jour. Quelque effroyable combat, sans doute la bataille de juin, se prépare. La mort entre dans la cité comme dans son domaine, elle va droit à l’Hôtel de Ville, où du haut des gradins elle contemple avec une âpre ironie les mourans qui jonchent le sol, les blessés qui crient, les barricades qui s’effondrent sous la mitraille, les maisons en feu, et, tandis que son cheval lèche le sang des victimes, elle semble se dire : C’est moi, et moi seule qui suis souveraine ici ! Le spectacle est saisissant. C’est une vision de ce genre, mille fois plus sinistre encore, qui vient de passer sur la ville promise à la destruction, et qui, en se dissipant, laisse partout un indéfinissable sentiment de délivrance. La mort a été vaincue dans l’empire qu’elle s’était fait. Les traces de sang ont été effacées, les barricades ont disparu, et les pavés ont repris leur place ; les histrions, les meurtriers et les incendiaires ont été balayés. Paris n’a pu sans doute redevenir en un jour ce qu’il était ; du moins le vrai Paris, aspirant à renaître, sort de ses décombres, il se nettoie et se ranime : peu à peu la vie reprend son cours, l’ordre rentre dans la cité naguère bouleversée, la population, une population un peu étrange et à demi étonnée, reparaît dans ces rues il y a si peu de temps encore désertes ou livrées à la plèbe