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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/751

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personne en expérience est placée dans l’obscurité, une lumière doit éclater, elle sera rouge ou verte, et, suivant le cas, la main droite ou la main gauche donnera le signal de réponse. L’ensemble de ces opérations intellectuelles demande à la vérité beaucoup plus de temps ; mais, comme on retrouve ici tous les élémens de la première expérience, il suffit de déduire la durée de celle-ci pour savoir le temps qu’a mis le cerveau à décider que la lumière était rouge et non verte, et que telle main et non l’autre devait agir. C’est ce que M. Donders appelle « le temps nécessaire pour l’acte psychique d’une distinction faite. »

Le second instrument, le nématochomètre, est destiné à une analyse encore plus intime, si c’est possible, des phénomènes intellectuels. Il sert, ce sont les expressions de l’inventeur, « à mesurer le temps d’une pensée simple. » La pensée simple sera celle-ci par exemple : deux sensations, l’une acoustique, l’autre lumineuse, arriveront au cerveau presque en même temps ; laquelle aura précédé l’autre ? L’appareil n’est plus construit sur le même principe que le premier : un poids tombe sur un timbre, et donne en même temps une étincelle. L’intervalle entre le son et la lumière, quoique infiniment court, doit être cependant toujours déterminé avec une rigoureuse précision ; de plus on doit pouvoir à volonté le faire varier. L’instrument ainsi réglé, on cherche de quelle quantité il faut espacer l’étincelle et le son du timbre pour que l’esprit décide s’il y a eu antériorité de l’une sur l’autre. Ce temps donnerait, d’après M. Donders, le temps nécessaire à une idée simple, l’idée d’antériorité. Que le physiologiste d’Utrecht ait atteint ou non le but qu’il poursuit, sa tentative n’est pas moins une des plus intéressantes qui aient jamais été faites dans l’analyse des phénomènes de la vie. Pour la première fois, les actes cérébraux intimes, l’intelligence, étaient soumis aux instrumens et au calcul. Peut-être un jour découvrira-t-on qu’il y a une véritable « lenteur d’esprit » comme il y a une faiblesse musculaire ; peut-être aura-t-on la preuve expérimentale que d’autres cerveaux, dans les opérations les plus simples, ont une rapidité d’appréciation, une vivacité de décision dont les instrumens de l’avenir nous donneront la mesure chiffrée. On ne sait plus où l’on pourra s’arrêter dans la voie tracée par l’éminent physiologiste avec ses instrumens aux noms baroques.

Pendant que la physique envahit ainsi le domaine de l’ancienne métaphysique, probablement fort étonnée de cette intrusion, la chimie de son côté n’est point restée en arrière. C’est une loi constante en biologie que la manifestation d’une propriété vitale quelconque, telle que la sécrétion d’une glande, la contraction d’un muscle, soit forcément accompagnée d’un changement chimique dans le