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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/75

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comment les sénateurs avaient tenu leurs promesses et de quelle façon ils avaient traité celui dont ils voulaient faire un dieu, il s’interrompait de temps en temps et lui montrait l’image de César, percée de vingt-trois coups de poignard. Le peuple répondait par des lamentations, par des cris, et frappait sur ses armes. Toute cette foule s’enivrait de douleur, de colère et de bruit. Lorsqu’on vit les magistrats charger le lit funèbre sur leurs épaules pour le porter au Champ de Mars, il se passa une scène d’un désordre indescriptible. Tous s’arrachaient le cadavre. Les uns voulaient le brûler dans la curie de Pompée, où il avait été tué, et la brûler avec lui en expiation ; les autres voulaient l’emporter au Capitole, et placer le bûcher dans le temple même de Jupiter. Au milieu de la contestation, deux soldats s’approchèrent du lit et y mirent le feu. Pour l’alimenter, on brûla les branches des arbres, les sièges des tribunaux ; puis, la foule se pressant de plus en plus autour de ce bûcher improvisé, les musiciens y jetèrent leurs instrumens et leurs robes de pourpre, les soldats leurs armes, les femmes leurs bijoux et ceux de leurs enfans, tandis que les esclaves, saisis d’une rage de destruction, allaient incendier les maisons voisines. Pour ajouter à l’étrangeté du spectacle, les nations vaincues, qui avaient à se louer de l’humanité de César, tinrent à lui rendre aussi les derniers honneurs. Les représentans qu’elles avaient à Rome vinrent autour du bûcher exprimer leurs regrets à la façon de leur pays. Les Juifs y passèrent des nuits entières à se lamenter de cette manière bruyante et dramatique qui est propre à l’Orient.

Il était impossible qu’au milieu d’une si violente émotion, quand cette foule cherchait tous les moyens d’honorer César, l’idée ne lui vînt pas d’en faire un dieu. C’était, on vient de le voir, une des formes ordinaires que prenait la reconnaissance des peuples antiques, et cette fois il y avait des raisons particulières pour qu’elle s’exprimât de cette façon. Les premières victoires de César, remportées dans des contrées lointaines, sur des peuples inconnus, avaient vivement frappé les Romains. Cette conquête des Gaules si admirablement conduite, ces excursions en Bretagne et en Germanie, dans des pays de fables et de prodiges, ce bonheur qui ne s’était jamais démenti, ce dernier coup porté à la grande aristocratie qui gouvernait l’univers depuis cinq siècles, cette suite de succès incroyables dont les résultats devaient changer le monde, tout se réunissait pour donner à cette existence quelques teintes de merveilleux. Sa mort imprévue semblait le grandir encore. L’imagination populaire se chargeait de compléter cette destinée interrompue ; ses desseins paraissaient plus vastes, parce qu’on lui avait ôté le temps de les exécuter : il avait enfin cette dernière fortune, qu’au milieu