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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/725

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corps du guerrier. C’est ainsi que l’âme des héros d’Homère s’épanche par leurs larges blessures. En Syrie, les mêmes erreurs ont régné de toute antiquité. Les livres mosaïques l’attestent par vingt passages : la vie de la chair est dans le sang, aussi est-il défendu de s’en nourrir ; le chasseur doit soigneusement saigner le gibier, en répandre le sang à terre et le recouvrir de poussière. Cette croyance, survivant dans l’esprit populaire, fit plus tard du sang la liqueur qui signe les pactes, lave l’honneur, atteste les sermons. Pour la biologie moderne, le sang, quoiqu’il soit un liquide vivant dans toute l’acception du mot, n’est plus cependant qu’une des parties les moins hautes en dignité parmi toutes celles dont l’ensemble constitue le corps. Le rôle en est tout passif. C’est une sorte d’aliment fluide qui se répand dans un merveilleux système d’irrigation pour arroser les tissus, portant avec lui les principes nécessaires à leur rénovation, condition elle-même de leur fonctionnement.

Si, laissant les temps d’Homère et de Moïse ; nous franchissons les siècles, si nous nous reportons par la pensée en pleine Grèce, aux jours de sa splendeur intellectuelle, à la fin du ive siècle avant l’ère actuelle, on ignore encore les fonctions du cerveau ; c’est une sorte de moelle analogue à celle des os. Platon, qui écrit sur ce sujets un traité spécial, place à la vérité dans la tête l’âme immortelle ou divine, mais dans le tronc résident les sentimens, les passions, et autour du cœur errent les songes, « réfléchis sur la surface lisse du foie comme en un miroir. » Aristote croit que tous les nerfs viennent du cœur, et l’école stoïcienne professe que le cœur est le siège de l’intelligence, même longtemps après que la véritable théorie du système nerveux eût été découverte par deux médecins d’Asie. C’est à Hérophile et à Érasistrate que paraît revenir cette gloire. Tous deux vivaient à la cour des successeurs d’Alexandre vers l’an 290 ; tous deux ont donné lieu à l’éternelle légende des esclaves disséqués vivans, c’est-à-dire qu’ils connurent l’anatomie beaucoup mieux que leurs contemporains, et s’efforcèrent de pénétrer le jeu des organes. Leur doctrine sur le rôle du cerveau trouva dans le philosophe Chrysippe un adversaire déterminé. Celui-ci était alors la gloire du Portique : il reprit avec éclat les idées d’Aristote, les précisa, et donna des preuves à l’appui qui pouvaient séduire. Dans la poitrine, pour Chrysippe, réside le moi, l’être pensant et sensible. N’est-ce pas là, disait-il, que nous éprouvons le. contre-coup de tout ce qui frappe vivement nos sens ? n’est-ce pas là que nous portons la main en parlant de nous-mêmes et pour nous désigner ? Nous ne l’élevons pas au front. Chrysippe arguait de faits parfaitement exacts, il raisonnait en physiologiste qui ne voit que les effets ; mais, si le cœur bat dans la poitrine à la suite d’une émotion vive,