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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/71

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une substance impérissable, sont appelés les purs et les bons, Manes, et, comme les dieux passent pour des esprits dégagés de toute matière corruptible, les morts, qui jouissent du même avantage, deviennent semblables aux dieux, ou plutôt sont des dieux véritables, dii Manes. Cicéron fait de cette croyance une sorte d’article de foi. « Chacun, dit-il, doit regarder comme des dieux les parens qu’il a perdus. » C’est ce que signifient nettement les cérémonies des funérailles, quand on en cherche le sens. Le tombeau est un autel, et on lui en donne souvent le nom ; sur cet autel, on fait des sacrifices véritables, des libations et des festins. Pendant le sacrifice, la flûte résonne, les lampes sont allumées comme dans les temples ; le fils qui rend les derniers devoirs à son père à la tête voilée, et il reproduit tous les mouvemens du prêtre qui prie. C’est qu’en vérité son père est un dieu, et il doit se le rendre favorable. Était-il possible que le chef de famille, qui avait passé sa vie à veiller sur les siens, les abandonnât après sa mort ? ne devait-il pas au contraire d’autant plus les protéger que sa protection devenait plus efficace ? C’est ainsi qu’on fut conduit à regarder le nouveau dieu comme le protecteur et le patron de la maison. Selon l’opinion commune, les lares sont les âmes des aïeux divinisés, et on les honore chez soi, dit Servius, parce que primitivement on enterrait les morts dans son domicile. Voilà un principe d’apothéose au sein même de la famille, et, comme l’état est constitué à Rome sur le modèle de la famille, ou plutôt n’est qu’une famille agrandie, il est naturel que le roi, comme le père, soit divinisé après sa mort, qu’il devienne le lare de l’état.

Ces croyances étaient très populaires à Rome. Elles se conservaient à peu près intactes au milieu de l’incrédulité générale, parce qu’elles s’appuyaient sur les sentimens les plus profonds, sur les affections les plus tendres. Comme toutes les superstitions anciennes, elles avaient jeté de profondes racines dans les classes inférieures. Les inscriptions montrent de simples affranchis qui donnent à leur femme, après sa mort, le nom de déesse, et qui appellent le tombeau qu’ils lui élèvent un temple. Dans une petite ville de l’Afrique, un fils pieux nous dit qu’il a consacré ses parens, au lieu de dire qu’il les a enterrés : Sub hoc sepulcro consacrati sunt. Les gens éclairés voulaient ordinairement paraître moins crédules ; mais, lorsqu’ils avaient perdu quelqu’un qui leur était cher, le chagrin leur faisait facilement oublier leur scepticisme, et ils se laissaient vite reprendre par toutes ces vieilles croyances dont ils étaient moins désabusés qu’ils ne le pensaient, « Est-il rien de plus absurde, disait Cicéron à propos de l’apothéose de César, que de mettre des morts parmi les dieux et de les adorer, quand on ne