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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/676

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montre pensionné secrètement par Charles de Navarre. Quant à la chevalerie française, contre laquelle s’est élevée de nos jours une croisade historique, l’humeur française l’a sans doute accusée après Poitiers ; mais cette chevalerie, expression vraie du caractère national à cette époque, n’avait point perdu l’estime de l’Europe, et le Prince Noir s’honora de lui en donner l’éclatant témoignage. Enfin Crécy et Poitiers étaient-ils l’indice d’une révolution dans l’art de la guerre ? Je ne le crois pas davantage. L’homme de pied, le fantassin, l’archer, avaient pris, il est vrai, une importance nouvelle dans les armées, au détriment de la chevalerie ; mais il s’en fallait bien que la pratique de la guerre en eût reçu un aussi grand trouble qu’on a voulu le dire. La révolution, c’est l’artillerie qui l’a faite ; jusqu’à l’introduction de cette arme dans les habitudes régulières de la guerre, toutes les batailles du moyen âge se ressemblent. Soixante ans après 1356, Azincourt (1415) nous offre le même tableau que Poitiers. Duguesclin n’avait pas gagné ses batailles par une méthode nouvelle. En 1382, la chevalerie française prenait à Roosebeke une sanglante une mémorable revanche sur l’infanterie flamande. Huit ans auparavant, à Cocherel (1364), elle avait eu raison de l’infanterie anglaise. À la bataille d’Auray (1364), Chandos avait chèrement acheté son succès, et proclamé la belle ordonnance de l’armée bretonne. Les bombardes de Crécy n’avaient fait, paraît-il, qu’effrayer les chevaux. J. Villani est le seul qui en parle. Froissait mentionne pour la première fois l’usage du canon au siège de Breteuil en 1356, quelques mois avant Poitiers. Les assiégés s’en servirent pour contrebattre un beffroi construit en bois qui fut lancé contre les murs de la forteresse afin d’en faciliter l’escalade. Il ne paraît pas que les assaillans en aient reçu grand mal. Ce qui est certain, c’est qu’on n’en fit aucun usage à Poitiers. L’application principale en fut d’abord tentée contre les châteaux-forts ; elle se répandit rapidement [1], mais sans exercer immédiatement sur la tactique une grande influence [2], parce qu’en campagne la manœuvre de l’artillerie demeura longtemps très imparfaite, et fut souvent un embarras plutôt qu’une puissance. Dans aucune des batailles dont je viens de parler, on ne constate les effets de l’artillerie. Il faut donc reporter à une époque ultérieure la révolution introduite dans l’art militaire, dont on a fait trop d’état peut-être à propos de Poi-

  1. Pétrarque dit dans une de ses lettres : erat hœc pestis nwper rara, ut cum ingenti miraculo cerneretur ; nunc ita communis est ut unum quo libet genus armorum. Le roi Jean avait un dépôt d’artillerie au Louvre. Selon le président Hénault, t. Ier, p. 311, les armes à feu étaient connues dès 1338 ; peut-être la poudre à canon l’était-elle depuis plus longtemps.
  2. Voyez Christine de Pisan, chap. XXXI, p. 265 et suiv. de redit, de Buchon.