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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/664

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Voici qui est plus concluant encore. Selon l’orateur, — et c’est là un des griefs sur lesquels il insiste le plus, — Alcibiade aurait fait décider par le peuple que les habitans de Mélos seraient, les hommes mis à mort, les femmes et les enfans vendus comme esclaves. Il aurait ensuite acheté une captive mélienne, et il lui serait né d’elle un fils. C’est un crime, ajoute-t-il, de devenir l’amant et d’avoir des enfans d’une femme dont on a fait périr soi-même les parens, et qui appartient d’ailleurs à une cité ennemie d’Athènes. Nous n’avons pas à apprécier la valeur de cet argument ; il peut seulement nous servir à relever une grave erreur de chronologie. Mélos, d’après Thucydide, se rendit aux Athéniens dans l’hiver qui précéda la grande expédition de Sicile, expédition qui eut lieu vers le milieu de l’été de 415. Alcibiade et Nicias partirent alors l’un et l’autre comme généraux ; l’un ne revit Athènes qu’en 407, l’autre n’y revint jamais. Or, d’après le passage que nous avons signalé, le discours en question, si jamais il a été prononcé, ne peut l’avoir été qu’un an ou dix mois tout au moins après la prise de Mélos ; mais, puisque la flotte partit six ou huit mois environ après cette victoire, on voit qu’il est tout à fait impossible que d’aucune manière, un au ou plus après la conquête de Mélos, Alcibiade et Nicias aient pu se trouver exposés ensemble aux risques du bannissement par l’ostracisme. C’est bien en effet, d’après Thucydide, un an plus tôt, en 416, qu’Alcibiade, Nicias et Phæax évitèrent ce péril en s’unissant contre Hyperbolos.

Un discours où se trouvent de telles confusions et de tels anachronismes est nécessairement apocryphe ; il n’a même pu être composé que longtemps après cette époque, quand était tout à fait oubliée la série chronologique des événemens. Je ne crois point, il est vrai, que nous ayons là une œuvre de la décadence grecque, comme dans ces discours mis sous le nom de Gorgias, de Démade et de quelques autres, qui ont été ajoutés par les éditeurs modernes à la collection des orateurs attiques. On pourrait en cherchant bien y découvrir quelques traces de recherche et d’apprêt (§ 2, § 23, etc.) ; cependant le style en est, à tout prendre, correct et sain. C’est, j’imagine, vers le temps de Philippe, peut-être même un peu plus tard, que ce discours aura été composé par quelque élève d’Isocrate ou d’Isée. Par tout ce qu’elle contenait de péripéties étranges, par ce qu’avait d’odieux et de brillant le caractère de ce personnage, la vie d’Alcibiade se prêtait merveilleusement à fournir aux rhéteurs des matières où exercer leur talent et celui de leurs disciples ; c’était un lieu commun de l’école que le blâme ou l’éloge d’Alcibiade.

Nous n’hésitons pas, malgré Denys d’Halicarnasse, à considérer