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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/648

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espagnole ou sicilienne, si un matin, en ouvrant les yeux, elle trouvait renversées à terre toutes ces images de saints et ces madones qui la veille encore étaient placées dans des niches au-dessus des portes ou au coin des rues. Autour d’elles, la piété des fidèles ne laissait jamais se faner feuillages et fleurs ; elle entretenait une petite lampe qui restait jour et nuit allumée. Maintenant plus rien que des débris, qu’une statuette brisée, souillée, gisant dans la poussière. Quelle terreur ne s’emparerait pas aussitôt de tous ceux qui depuis leur enfance n’avaient jamais passé par là sans fléchir le genou, sans faire un signe de croix et murmurer une prière ! À quels terribles malheurs ils se croiraient exposés par un outrage qui attirerait sur la ville la colère du ciel ! Quelle fureur ils éprouveraient contre les auteurs présumés d’un pareil attentat !

À Athènes, l’idée religieuse était alors encore plus étroitement mêlée qu’elle ne peut l’être aujourd’hui, même en Espagne et en Italie, à tous les actes de la vie civile et politique ; l’idée de l’image et celle du dieu que l’image représentait se confondaient plus intimement encore. Cette destruction générale des hermès, c’était poulies Athéniens comme si les rues, les marchés, les portiques, eussent été privés de leurs protecteurs divins, partis en emportant des sentimens de haine et de vengeance. On crut aussitôt que la patrie était menacée de grands malheurs, et que la constitution démocratique, à laquelle ils étaient si attachés, allait d’un moment à l’autre être attaquée et renversée. Rien de plus naturel et de plus effrayant que cette conviction ; si quelques personnes y échappèrent, ce ne put guère être que les auteurs mêmes de l’attentat et quelques esprits forts, nourris, comme Antiphon et Thucydide, à l’école des sophistes. Ce qui rendait l’inquiétude plus poignante encore, c’est que le jour était déjà fixé pour le départ de la flotte de Sicile ; déjà l’une des galères amirales était dans le port extérieur, prête à mettre à la voile. Sous quels funestes auspices Athènes allait se lancer dans cette hasardeuse entreprise pour laquelle il lui aurait fallu la protection et le concours de tous les dieux protecteurs de la cité !

Après le premier moment de stupeur, une question se posa pour tout le monde : quels étaient les auteurs de ces outrages à la conscience et aux plus chères croyances du peuple tout entier ? Ce qui frappait d’abord l’esprit, c’est qu’un seul bras n’avait pu faire tout le mal en si peu de temps ; de pareils ravages ne s’expliquaient que par l’action combinée d’un certain nombre de malfaiteurs qui se seraient partagé les quartiers à parcourir et les images à briser. Il y avait, on n’en pouvait douter, au sein même de la cité, toute une bande de conspirateurs. Dans quel dessein s’étaient-ils associés, quel but poursuivaient-ils ? Personne ne pouvait le dire. Ce