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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/63

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femme qui rencontre étendu sur la route un blessé dont les pieds gelés sont nus ; elle ôte ses souliers et ses bas et les lui donne, puis se remet en chemin nu-pieds dans la neige : elle avait encore une heure à marcher pour regagner son logis. C’est ce fermier qui, à lui seul, loge chez lui pendant une nuit cinquante chevaux et sept cents hommes. Où cela s’est-il passé ? À Fribourg, dans le Val de Joux, dans le Val de Travers, dans les vallées bernoises, partout. Neuchâtel a été particulièrement admirable. Cette ville si calme, dont les maisons jaunes se regardent en silence d’un air placide et sérieux, ou contemplent, avec recueillement de l’autre côté du lac une longue file dentelée de cimes blanches, vit tout à coup ses rues envahies, encombrées de canons, de chars, de chevaux, d’hommes bariolés, tumultueux ; sa population s’accrut en quelques heures d’un bon tiers. Elle ne s’effraya pourtant point de ce débordement famélique : tous les établissemens publics furent ouverts, et la foule entra pèle-mèle, avec les maux sans nombre rapportés d’un si long chemin. Il s’agissait bien alors de terreurs, de délicatesses mondaines ! Toutes les classes, les castes, les partis, les sectes même, coururent ensemble aux internés ; les amis des Prussiens devinrent Français par miracle, et, tandis que des gentlemen en habit noir, en cravate blanche, traversaient les rues des bottes de paille sur le dos, les puritains faisaient des distributions de vin chaud dans les églises, et des femmes du monde, agenouillées devant ceux qui avaient le plus souffert de la marche, lavaient leurs pieds gelés, meurtris, saignans. L’exemple de Neuchâtel fut bientôt suivi partout. Les temples, transformés en ambulances ou en dortoirs, prêchaient la charité mieux qu’ils n’auraient fait par les plus éloquentes homélies. À Lausanne, depuis le premier jusqu’au dernier passage des internés, des groupes d’hommes et de femmes stationnaient sur les quais du chemin de fer, avertis d’avance du nombre de soldats valides, malades ou blessés qui devaient traverser la gare. Pendant les cinq minutes d’arrêt, » les portières étaient littéralement assaillies par de braves gens, qui offraient en courant du pain, du vin, des tasses de soupe, des cigares, des bibles, des mouchoirs de poche. Le public voulut assister et prendre part à ces distributions ; on établit alors un droit d’entrée à la gare : en payant ses 20 sous à la porte, on avait le droit d’aller tendre la main, une main toujours pleine, aux amis de France. Il va sans dire que les 20 sous étaient aussi pour eux. À Fribourg, les autorités engagèrent doucement le peuple « à restreindre ou à remettre à de meilleurs jours les danses publiques et les nombreuses fêtes ou vogues dites bénichons, » pour ne point mêler ces joies « aux cris de douleur et de détresse de tant de milliers de blessés et de familles dans le deuil et dans le désespoir. » Ailleurs, à Aarau, on promena tous les internes