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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/615

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faits les plus naturels de ce temps. L’Alsace ne se sépara pas de l’empire ; depuis plus d’un siècle déjà, cette petite France du Rhin, comme on disait alors, n’en dépendait que de nom : elle entra dans une grande monarchie vers laquelle elle se sentait attirée depuis longtemps. Qu’on relise du reste les ouvrages de l’époque, surtout les Visions d’un anti-français, Moscheroch, bailli de l’empereur, on verra combien les Welches avant 1648 avaient de partisans en Alsace. « Il y a des années, s’écrie-t-il en parlant aux Alsaciens, que vous n’êtes plus Allemands, vous n’êtes que des Welches ; vous oubliez que les Welches ont perdu l’Allemagne [1]. »

En 1793, le maire de Strasbourg, Frédéric de Dietrich, descendant d’une famille qui tient une place glorieuse dans l’histoire de la province, fut traduit devant les tribunaux révolutionnaires. Un des historiens les plus actifs et les plus intelligens de l’Alsace, M. Louis Spach, a consacré à Dietrich une attachante monographie où, grâce à une correspondance aujourd’hui perdue, il a pu montrer ce qu’était un Alsacien de distinction à la fin du xviiie siècle. Dietrich, ami de Condorcet et des hommes les plus remarquables de son temps, inspecteur-général des mines de France, membre de l’Académie des Sciences, avait à Strasbourg un salon où on retrouvait les passions, les idées, la distinction de Paris. On sait que Rouget de l’Isle y chanta la Marseillaise.

Dietrich, comme son illustre ami, accueillit avec enthousiasme les idées de la révolution. Tous ses discours de 89 et de 90 sont inspirés par le libéralisme le plus confiant. La liberté ! Que ne peut-on espérer de ses bienfaits ? La liberté seule suffît à changer la France ; les jours nouveaux d’éternelle justice vont luire sur l’Europe. Plein de généreuse illusion, il ne croyait pas qu’il fallût donner à ses administrés d’autre frein que leur bon sens. Bientôt des partis violens se formèrent dans la ville ; des intrigans qui l’avaient d’abord acclamé, qui s’étaient servis de lui pour s’élever, — et parmi eux quelques exilés d’outre-Rhin se faisaient surtout remarquer, — le calomnièrent dans des journaux. De ces attaques, en apparence inoffensives, ils passèrent à des dénonciations portées devant les clubs de Paris. Le libéral et honnête Dietrich fut traduit devant le tribunal de Besançon comme traître à la patrie ; le jury le reconnut innocent. Robespierre ordonna de le retenir malgré l’arrêt public, et le renvoya à Paris devant le tribunal de Fouquier-Tinville pour que la condamnation, comme on disait alors, fût prononcée. C’était la justice de ce temps où la dictature ne connaissait d’autre règle que sa volonté. Dietrich monta sur l’échafaud. Certes, si jamais

  1. Visions (contre la mode et la France).