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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/605

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une histoire d’Alsace, qui est un pamphlet continuel contre la France. On ne peut ouvrir un livre nouveau ou un journal à cette heure dans la province sans rencontrer cette propagande. M. le prince de Bismarck lui-même y joue son rôle par ses discours au parlement, et encore faut-il bien remarquer que toutes ces doctrines allemandes vont être enseignées de force par la foule des instituteurs appelés d’outre-Rhin ; l’instruction, désormais obligatoire, impose à tous les jeunes Alsaciens la nécessité de se pénétrer de ces doctrines et d’y croire.

Les publicistes allemands parlent sans cesse de l’autonomie de l’Alsace, pendant que le Reichstag vote la loi d’annexion : c’est une autonomie future et problématique qu’ils veulent dire. Jusqu’en 1873 le régime de la province sera la dictature, après quoi, comme le dit M. de Bismarck, qui réclame le privilège d’être le patron de l’Alsace, « on verra ce qu’il faudra faire. » La France, malgré ses tendances à tout centraliser, avait en grande partie respecté l’unité de la province ; elle lui avait laissé sa vie propre. Les deux départemens du haut et du Bas-Rhin possédaient à eux seuls un évêché, un consistoire de la confession d’Augsbourg, une cour d’appel, une université, une division militaire, une conservation des forêts, une direction des mines, en un mot un ensemble complet de services. Toutes les administrations qui, dans d’autres parties de la France, sont le plus souvent partagées entre des villes éloignées étaient réunies à Colmar et à Strasbourg. On ne citerait pas deux autres départements qui sous ce rapport puissent être comparés à ceux de l’Alsace ; il faut même remarquer que ces services étaient en général beaucoup plus importans et mieux dotés dans cette province que dans le reste du pays. Ainsi l’académie de Strasbourg comptait cinq facultés, et ne pouvait être comparée qu’à celle de Paris. On sait aussi que la plupart des emplois étaient confiés à des Alsaciens, surtout dans les campagnes, où le fonctionnaire exerce sur la population une influence sérieuse, et que l’idiome provincial n’avait jamais eu à lutter contre une proscription systématique. À qui fera-t-on croire qu’en deux siècles, si nous l’eussions voulu, la langue allemande n’eût pas disparu de l’Alsace ? Depuis plus de vingt ans, l’évêque actuel de Strasbourg prêche en allemand dans sa cathédrale sans que l’administration française y ait trouvé à redire. On reconnaîtra qu’il nous eût été facile, si cette originalité provinciale nous eût déplu, de placer à la tête du diocèse un prélat né dans l’intérieur de la France, dans les cinq facultés des doyens venus de Paris ou d’ailleurs, à la division militaire d’autres généraux que MM. Reibel et Uhrich, dans les perceptions et les justices de paix des méridionaux ou des gens du nord. Nous ne l’avons pas fait, moins de parti-pris que par un respect naturel que nous ayons