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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/597

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très favorables aux officiers compris dans la capitulation de Sedan. Je ne suis pas autorisé à vous faire espérer un traitement pareil, car je ne m’adresse à vous qu’en simple particulier qui profite d’une position exceptionnelle pour essayer de faire un peu de bien ; mais je ne doute nullement de la générosité du roi de Prusse envers tout brave militaire.

« Général, puissiez-vous écouter la voix d’un prince allemand qui combat pour la gloire de sa patrie, mais qui néanmoins connaît ses devoirs envers Dieu, et qui n’estime qu’une seule gloire, celle de l’amour fraternel.

« Je vous prie donc de mettre fin à ce drame terrible, et de profiter franchement de ce bon moment pour faire de votre côté au général en chef des troupes assiégeant Strasbourg, qui vous a donné tant de preuves de sa bienveillance, des propositions acceptables.

« Frédéric, grand-duc de Bade. »

La loyauté de M. le grand-duc de Bade est au-dessus de tout soupçon. Il a écrit ces lignes avec une parfaite bonne foi ; peu d’Allemands les désapprouveraient : dans leur opinion, elles ne sont qu’honorables pour celui à qui sa conscience les a dictées. Nous en jugeons autrement. Les troupes badoises et prussiennes assiégeaient la ville ; elles essayaient, en incendiant les propriétés privées, en portant la mort dans la population civile, de la soulever contre l’autorité militaire ; 10,000 Strasbourgeois étaient sans asile : tout ce qu’on pouvait attendre des excès du bombardement, c’était un effet moral, une pression exercée sur le chef de la défense par tant de malheureux frappés sans merci. Au moment où le général doit résister à la pitié que lui inspire cette cruelle misère, résister à toute demande de la municipalité ou de la foule, le grand-duc intervient pour le prier au nom de l’humanité de manquer aux devoirs qu’impose le code militaire à tout commandant d’une place assiégée ! Mais ce bombardement, ce sont les troupes badoises qui le font ; ces excès d’inhumanité, c’est l’assiégeant qui peut les faire cesser. Que demande donc le grand-duc ? Que le général oublie sa dignité et son honneur, et pourquoi ? Pour ne pas forcer le grand-duc à tuer malgré lui tant d’innocens. Il est inutile d’insister sur les détails de cette lettre, d’en faire ressortir tous les mots au moins étranges. Toujours fait-elle comprendre ces paroles de M. de Werder après son entrée dans la ville : « Strasbourg est cause de sa ruine ; pourquoi ne s’est-il pas rendu ? » Elle fait comprendre pourquoi les considérans des mesures les plus cruelles prises par les administrateurs prussiens débutent d’ordinaire par ces mots : « l’autorité se voit forcée. » Le grand-duc Frédéric est un personnage double ; homme bon et sensible, il désire épargner la vie des innocens, ces massacres lui sont odieux ; chef d’armée, il les continuera