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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/590

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— Parler au procureur de la commune. — Il est devant vous. — Et, s’excusant auprès des citoyens ses collègues, le farouche procureur me fit passer devant lui, et me fit entrer dans son cabinet. Il s’assit, et me dit : — Je vous demande pardon, citoyen, de vous avoir reçu ainsi ; mais chaque jour on vient ici me déranger pour des choses absolument inutiles. Croiriez-vous qu’il y a des gens qui viennent demander ici des passeports ? — Je lui exposai l’objet de ma visite. Il ne fit aucune objection, et se mit en devoir d’écrire la permission que je demandais. Pendant qu’il écrivait : — Pensez-vous, lui dis-je, que ces affaires soient portées bientôt devant le jury ? On m’avait dit qu’elles viendraient peut-être lundi. — Oh ! non, je ne les ferai venir que plus tard. Je ne désire pas qu’elles soient jugées à présent. Puisque nous sommes seuls, je vous dirai que nous avons commencé des négociations avec Versailles pour un échange de prisonniers, et j’espère que nous arriverons. — Mais, lui dis-je, cette négociation a été engagée depuis longtemps, et elle a échoué. — Oui, parce que c’a été mal mené, mais nous sommes sur un autre terrain. — Tant mieux, ce serait la solution la plus désirable. — Et, profitant de la familiarité avec laquelle ce haut fonctionnaire voulait bien me traiter : — Combien avez-vous fait arrêter de prêtres ? lui demandai-je. — Je ne sais pas, mais pas assez, répondit-il en hochant la tête. Je voulais en faire arrêter bien plus, si on ne m’avait empêché. — Ah ! alors ne causons pas de cela, nous ne serions pas longtemps d’accord. — Oh ! je sais bien, reprit-il avec un sourire de pitié bienveillante. — Mais, lui dis-je, il y a quelque chose qui m’effraie plus que votre jury, c’est la perspective d’un mouvement populaire contre les prêtres et d’un massacre comme ceux de 92. — Oh ! n’ayez pas peur de ce côté, nous sommes parfaitement les maîtres, et d’ailleurs vous connaissez Mazas : on n’y entre pas comme on veut. Les détenus y sont en sûreté, et c’est pour cela que j’ai refusé de les faire transférer à Pélagie. Pélagie, c’est une maison ouverte, et ce serait moins sûr. — Pendant que nous devisions, je cherchais le moyen de faire ajouter une permission aux deux autres, la permission de voir le père Caubert, jésuite, que depuis quinze jours je demandais inutilement à la préfecture de police. — Ah ! j’oubliais, j’ai là une lettre d’un autre détenu qui demande à me voir ; je vous serais obligé d’ajouter son nom aux deux autres : M. Caubert. — Est-ce que c’est un prêtre encore ? — Oui. — Le digne citoyen eut un moment d’hésitation ; mais il se décida bravement, ajouta le nom demandé, et me tendit le papier officiel presque aussi gracieusement que l’aurait pu faire un fonctionnaire de la réaction. — Alors, lui dis-je en sortant du cabinet avec lui, je puis compter que ces affaires ne viendront pas avant quelques jours ? — Non, je ne suis pas pressé,… à moins que les détenus ne demandent à être jugés. — Mais, ajoutai-je au moment de le quitter, ne craignez-vous pas d’avoir la main forcée