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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/59

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mins frayés ou non, qui tombent dans le Val de Joux. Tous ces régimens disloqués, débandés, n’ayant plus ni drapeau, ni chef, couraient au hasard et apparaissaient tout à coup par troupeaux de 10,000, de 20,000 hommes dans telle petite ville, Orbe par exemple, qui ne les attendait pas. Les chevaux d’abord faisaient peine à voir : exténués, traînant le pied, allongeant le cou, tête pendante, glissant à chaque pas, affamés, on les voyait ronger l’écorce des arbres, les cordes, les barrières, les roues des canons, les flasques des affûts, entamés à 3 pouces de profondeur, ou encore ils s’arrachaient l’un à l’autre avec les dents les crins de leurs queues et les dévoraient : quantité de chariots étaient restés plusieurs jours attelés, et les Prussiens avaient pris tout le fourrage. Aux descentes, ces malheureuses bêtes s’affaissaient sous leurs cavaliers ou devant les fourgons ; les canons, qui roulaient sur elles, les traînaient ainsi jusqu’en bas : on les prenait alors, et on les jetait sur le bord du chemin, où elles périssaient abandonnées. Toutes les routes, depuis Héricourt jusqu’au Val de Travers, étaient jonchées de chevaux morts. Non moins malheureux, les hommes rôdaient pêle-mêle entre les roues des milliers de chars qui encombraient la voie, ou roulaient en torrent dans la chaussée du chemin de fer ; ce n’était plus une armée, c’était une cohue : les officiers ne commandaient plus, et marchaient en sabots, en pantoufles, au milieu des soldats sans chaussures, qui déchiraient des pans d’habit pour emmailloter leurs pieds gelés, et cette neige implacable, qui était tombée sur eux tout l’hiver, s’amassait maintenant sous leurs pieds en poussière glacée où ils enfonçaient jusqu’aux genoux. Ils se traînaient ainsi confondus, dragons, lanciers, spahis, turcos et zouaves, mobiles et francs-tireurs, grands manteaux rouges ou blancs, cabans marrons, pantalons garance, vareuses bleues, toutes les coiffures du monde depuis le fez arabe jusqu’au béret béarnais, tous les dialectes, les accens de France, depuis le vieil idiome de l’Armorique jusqu’aux cris stridens de l’Atlas et du désert : un tumulte de langues, de couleurs et surtout de misères, car cette multitude en fuite, exténuée par un ou deux jours de jeûne, venait de bivouaquer plusieurs nuits dans la neige par 15 degrés de froid ! Les traînards surtout serraient le cœur : ces pauvres mobiles tout jeunes, des enfans trop frêles pour porter le fusil et jetés tout à coup en un pareil hiver dans les montagnes ! Hélas ! on sait leur histoire : ils suivent pendant quelques jours leur compagnie ; mais bientôt, ralentissant le pas, ils restent en arrière ; les autres vont toujours, les colonnes s’allongent : comment rejoindre sa place et gagner l’étape où l’on dînera ? Les pieds enflés refusent le service, et les régimens passent fatalement l’un après l’autre, l’armée entière s’éloigne à perte de vue, les derniers hommes qui la suivent ont