Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/587

Cette page a été validée par deux contributeurs.


fusion, l’image du Christ était à sa place. Le procureur de la commune apparut en grand costume. Seulement on avait quelque peine à comprendre que les accusés, braves soldats de l’ordre, ne fussent pas sur le siège des juges à la place des chenapans en uniforme qui se carraient dans leur rôle d’emprunt, sans se douter qu’ils allaient commettre un homicide. Je demande à mon voisin pourquoi les accusés sont privés de défenseurs. « À quoi bon ? répond-il, ce sont des gendarmes et des sergens de ville. — Alors à quoi bon cette parodie de jugement ? » Après que Rigault a fait son discours d’ouverture sur la justice révolutionnaire, l’interrogatoire commence : c’est le procureur qui le dirige en vomissant les invectives contre les malheureux accusés, leur coupant la parole, faisant tout pour les troubler et les épouvanter. Le président du jury et ses collègues poursuivent l’interrogatoire à tort et à travers, c’est-à-dire que chacun apporte son injure et sa pierre à cette lapidation d’un innocent. Le système de la prévention est d’une simplicité sans pareille. « Vous êtes gendarme ou sergent de ville, vous êtes donc une âme perverse, car vous appartenez à une soldatesque qui a servi la tyrannie et nous a bâtonnés nous-mêmes. » On accable le malheureux sous le dossier de la gendarmerie, interprété par le gibier ordinaire de nos prisons. Il est coupable de toutes les répressions remontant à trente années. S’il tâche d’expliquer son enrôlement par les nécessités du père de famille, s’il déclare n’avoir aucun goût à tirer sur le peuple, Rigault se drape dans son écharpe et le traite de lâche. « Nous autres républicains, s’écrie-t-il, nous acceptions comme un honneur l’accusation d’avoir fait feu sur nos ennemis. » Naturellement on attribue à l’accusé toutes les cruautés dont on charge calomnieusement l’armée de Versailles ; mais le chef-d’œuvre du genre, ce qui dépasse le tribunal de Fouquier-Tinville, c’est cette question posée à un gendarme : « qu’auriez-vous fait en décembre 1851 ? » ou cette autre : « auriez-vous tiré sur le peuple le 18 mars ? » Le procureur termine l’affaire par une harangue enragée qui n’est qu’un cri de fureur. Sauf de bien rares exceptions, la condamnation est certaine. L’attitude des accusés est en général digne et ferme. On demande à l’un d’eux s’il a quelque chose à dire pour sa défense. « Rien, répond-il, sinon qu’on se souvienne que j’ai une femme et des enfans. » L’humanité n’était pas plus écoutée que la justice ; l’auditoire, composé en grande partie de gardes nationaux, était aux anges en voyant condamner des gendarmes : c’était pour lui festin de roi.

Il s’attendait à un bien autre spectacle, la comparution à la barre de la commune de l’archevêque de Paris et des membres de son clergé qui partageaient sa prison. M. Edmond Rousse, bâtonnier de l’ordre des avocats, qui a déployé le plus généreux courage pour