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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/58

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à l’égard des chevaux de troupe, — que les voitures de vivres et de bagages, après avoir déposé leur contenu, retourneraient immédiatement en France avec leurs conducteurs et leurs chevaux, — que la confédération garderait jusqu’au règlement des comptes les voitures du trésor et les postes, — qu’elle se réservait la désignation des lieux d’internement et les prescriptions de détail destinées à compléter la convention. Ces articles à peine dictés et signés par le général Herzog, aussitôt son aide-de-camp et l’officier français, sans attendre l’aube, coururent à la partie française du village des Verrières, où les attendait le général Clinchant dans une petite chambre au rez-de-chaussée d’une pauvre maison. Deux hommes s’étaient emparés du lit qui meublait cette pièce, d’autres étaient étendus sur le plancher ; à chaque pas, on écrasait un bras ou une jambe. Le général, très agité, était assis à une petite table malpropre ; derrière lui, son chef d’état-major et quelques officiers ; plus loin, la propriétaire de la chambre, une vieille femme, les mains jointes sous son tablier, et une fille à peine adulte qui regardait avec un air de stupeur. Une lumière vacillante s’efforçait en vain d’éclairer la scène. Là fut signée cette convection qui arracha 85,000 Français des mains de l’ennemi. Aussitôt on cria dans tout le camp : Le passage est libre ! et les troupes, qui s’étaient amassées aux extrêmes confins, s’ébranlèrent.

Leur entrée se fit par un chemin frayé entre deux murs de neige ; chaque homme en entrant jetait sa cartouchière et ses armes sur le bord de la route, où elles formèrent pendant plusieurs jours un épaulement de 2 mètres de haut. Le défilé continua sans interruption pendant quarante-huit heures. « Les premiers qui passèrent, écrit un Suisse, étaient des artilleurs avec pièces et caissons, en bon ordre, à pied, à cheval ou juchés jambes pendantes sur les chariots. Beaux hommes, grands et forts, à l’air résolu, au regard doux. À leur poste, à leur rang, les officiers marchaient sérieux et dignes. Tous du regard semblaient dire : « Quel malheur, n’est-ce pas ? avec de pareils canons être réduits là ! » Et comme on leur offrait du vin : « Merci, disaient-ils ; mais c’est assez, gardez pour ceux qui nous suivent. » Le lendemain d’autres soldats, ceux qui, commandés par le général Billot, avaient vigoureusement soutenu la retraite, entrèrent aussi en bon ordre, marchant d’un pas martial et nerveux, le sac droit, la tente-abri pliée régulièrement ; mais les autres, mais la foule ! Qu’on se figure une masse débandée s’engouffrant dans tous les passages praticables, non-seulement aux Verrières, mais à Jougne, aux Fourgs, aux Brenets, dans toutes les vallées du Jura ; puis les troupes que le général Cremer tâchait de ramener dans le pays de Gex par la Faucille, coupées à Morez par les Prussiens et rejetées dans les montagnes, roulèrent en Suisse par tous les chem-