Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/578

Cette page a été validée par deux contributeurs.


charges portées contre lui, et de choisir un défenseur ; l’accusé avait non pas seulement des juges, mais un jury.

J’ai assisté à l’une des plus mémorables séances de la cour martiale. Elle siégeait pendant la nuit dans le bâtiment affecté aux conseils de guerre, rue du Cherche-Midi. La salle était à peine éclairée, et des gardes nationaux, la baïonnette au bout du fusil, faisaient la police ; le public s’entassait dans le fond. Quelques dames, qui, à en juger par leur toilette, étaient plutôt les brodeuses que les tricoteuses de la commune, prenaient place sur des bancs réservés derrière des avocats en costume de ville, parmi lesquels j’ai reconnu des clubistes émérites. Le président de la cour avait une figure grêle et fine, mais éclairée par la passion concentrée d’un Saint-Just. Deux de ses collègues portaient l’écharpe rouge des membres de la commune ; ils n’en devaient pas moins, par un surcroît d’illégalité, délibérer comme tels sur la révision de leurs propres arrêts. Dans une première affaire, qui roula sur un vol d’effets militaires, on put déjà se rendre compte des garanties laissées aux accusés. Ils n’avaient communication de leur dossier qu’à l’audience ; ils devaient choisir leur avocat séance tenante, et avaient à peine le temps de lui dire un mot. Sur la déposition de l’un d’eux, un capitaine passa du banc des témoins sur celui des accusés, et en moins d’un quart d’heure il fut interrogé, défendu, jugé. Il y a mieux : le président déclara qu’il allait juger par contumace un citoyen absent, mis en accusation à son insu pour une parole prononcée en l’air à l’audience. Un défenseur d’office réclama, et invoqua les coutumes judiciaires. « Nous ne suivons pas de coutumes, » répondit le président. La seconde affaire était beaucoup plus grave : un bataillon entier avait refusé de marcher au feu sous prétexte que son colonel était pris d’ivresse. Celui-ci jurait ses grands dieux qu’il n’avait bu qu’un litre avec sa femme et un ami, que, si on l’avait vu titubant, c’était pour cause de rhumatismes. Les officiers qui étaient sous ses ordres donnèrent pourtant des détails précis sur son ébriété. Le président les prit à partie avec la dernière violence ; il plaida contre eux, les outragea, eux et leur bataillon, de manière à leur faire perdre tout sang-froid, et déclara leur lâcheté sans excuse dans une guerre « plus sublime que toutes celles du passé. » La cour leur infligea les peines les plus sévères, travaux forcés, dégradation, dissolution du bataillon. J’avais auprès de moi un membre de la commune qui levait les bras au ciel à chaque nouvelle incartade du président ; il se montrait indigné de cette justice à la vapeur, comme s’il n’avait pas lui-même contribué par son vote à chauffer la machine qui fonctionnait sous ses yeux. La commune décida le lendemain que tous les arrêts de la cour martiale seraient révisés par une commission prise dans son sein. Cette commission cassa l’ar-