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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/569

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lemande. Ce que cette profanation de notre cité par un ennemi qui ne l’avait vaincue que par la faim a soulevé de fureurs dans tous les cœurs, nul ne peut le savoir, qui n’a subi cette épreuve. Qu’on nous permette un souvenir personnel. Le jeudi 2 mars, fuyant Paris pour aller constater les déprédations prussiennes dans une petite maison de campagne de la Celle-Saint-Cloud, nous croisâmes sur la route plusieurs des régimens qui avaient bivouaqué aux Champs-Élysées. Ils revenaient en chantant, couverts de rameaux de buis arrachés à nos taillis en guise de lauriers ; les musiques militaires jouaient leurs marches les plus triomphales. Un soleil magnifique éclairait ce cortège, et semblait railler notre opprobre. Par ce que j’ai éprouvé de douleur, de honte, de sourde colère, dans cette heure maudite, je comprends que la population parisienne ait été jetée hors d’elle-même, que son patriotisme ait été une proie facile à saisir par les démagogues, qui n’oublient jamais leur jeu. L’insurrection du 18 mars ne s’explique que par la démence d’un peuple ; on serait injuste en ne disant point que le grand agent provocateur de ce soulèvement insensé fut cette Prusse qui affecte de l’attribuer à notre caractère national. Tous les pharisiens de l’Europe qui nous jettent la pierre oublient que ces folies n’ont été rendues possibles que par l’excès de nos malheurs. Certes je n’irai pas chercher des excuses pour la bande cosmopolite qui a promené sur Paris ses torches incendiaires ; mais on ne doit pas confondre avec elle la masse égarée qu’elle a conduite à sa perte, surtout avant d’avoir eu le temps de la pervertir. Il y eut aussi les enrôlés de la faim, et ceux en trop grand nombre qu’on a traînés au combat la baïonnette dans les reins.

Notre intention n’est pas de faire l’histoire complète de l’insurrection du 18 mars ; nous voulons seulement saisir son vrai caractère en parlant surtout de ce que nous avons vu. On sait que, sur les sollicitations très vives, et qui n’étaient pas toutes désintéressées, de l’opinion publique, le gouvernement se résolut à faire enlever de force les canons que la garde nationale prétendait conserver à Montmartre sous prétexte qu’elle les avait fournis. À la première nouvelle de l’affaire, je me rendis sur le boulevard Pigalle. Le temps était pluvieux, et de ce gris sale que j’avais déjà remarqué le 2 décembre 1851. La gendarmerie se repliait tristement, ne pouvant lutter seule contre toute une population. La foule de Montmartre se ruait bruyante, joyeuse, sur le boulevard ; elle faisait une ovation à des soldats de la ligne qui revenaient la crosse en l’air, manifestant une joie hébétée. Le torrent fangeux de la sédition semblait rouler sous nos yeux les débris de nos défaites ; la révolte fraternisait avec la déroute. À la barrière Pigalle, une flaque de sang, marquait la place où un officier de chasseurs avait été mortellement frappé, des