Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/56

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pain ; les ustensiles de cuisine ont d’ailleurs disparu. « Quand nous arrivons, écrit un distributeur de secours, les habitans se pressent autour de nous tendant leurs blouses et leurs tabliers et criant : Voilà les Suisses ! » Eh bien ! pour rendre la vie à tant de misérables, pour rendre à la culture les terres dévastées, la Suisse, déjà épuisée, a trouvé des ressources nouvelles, de nouveaux comités sortent de terre pour répondre à tous les besoins. Une quarantaine d’orphelins de Belfort et d’autres endroits ont été recueillis ; dans les rues de Bâle, en février, roulaient de lourdes voitures de déménagement portant cette inscription : Pour les affamés de Montbéliard ! et précédées d’un portefaix qui agitait une clochette. « À ce bruit, écrit un témoin, on voyait s’ouvrir les portes de toutes les maisons, et hommes et femmes accourir apportant tout ce qu’ils avaient de victuailles ; un membre du comité de secours accompagnait chaque voiture, qui se chargeait à vue d’œil. Un tronc, destiné à recevoir les dons en argent, était également attaché à chaque Hungerwagen (char de la faim, c’est le nom assigné par le peuple à ces véhicules), et ce tronc se remplissait si rapidement de pièces d’or, d’argent, de cuivre, qu’on était obligé de le vider plusieurs fois dans la journée. Cette collecte a produit dans Bâle seulement 20,000 francs en argent, sans parler des provisions de bouche. Le 11 février, un convoi de quinze voitures pleines de provisions de toute espèce partait encore de Bâle pour Montbéliard. »

III. ENTRÉE DE L’ARMÉE DE l’EST.

Mais ce n’est pas tout encore : il nous reste à parler de l’accueil fait en Suisse à notre armée de l’est. Ici, il ne s’agit plus seulement d’argent, de vivres, d’habits, de médecins, de quelques centaines de malheureux sauvés du feu et de la faim ; il s’agit du refuge ouvert, de l’hospitalité offerte à plus de 80, 000 hommes. La Suisse, envahie, a relativement reçu plus de Français que la France n’a subi d’Allemands, et elle les a reçus de bon cœur.

On sait par quelle suite de revers notre pauvre armée fut rejetée dans le Jura. Le général Clinchant, le commandant en chef de la dernière heure, s’évertuait à ramener ses troupes vers Lyon en se glissant le long de la frontière suisse ; mais l’armistice, qu’on croyait général « pour toutes les armées de terre et de mer, » suspendit fort mal à propos ce mouvement, et, quand on sut l’inexplicable exception qui frappait les départemens de l’est, il était trop tard pour se remettre en marche. L’armée prit alors le parti « de sauver son matériel et ses armes en venant demander l’hospitalité de la Suisse pour ses soldats épuisés. » Voilà le fait en deux mots ; mais les détails sont navrans. Pontarlier, la petite ville de frontière,