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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/544

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mercenaire ; on habituait l’ouvrier à croire qu’il avait assez fait pour la patrie et pour sa famille en se présentant à l’appel de chaque jour pour recevoir ses 30 sous. Ces réunions journalières étaient devenues, après quelques semaines d’un beau zèle inutile, le prétexte de l’oisiveté et de la dissipation, l’occasion des jeux les plus puérils ou des excitations les plus dangereuses sous l’action des mots d’ordre clandestins et dans la main des meneurs. Il y avait quelques quartiers où la milice parisienne était devenue insensiblement un vaste atelier de la paresse nationale. Combien ces causes diverses, créées, entretenues par un gouvernement qui se piquait de moralité, aux frais d’une république qui ne se croyait pas si riche, aggravées par les circonstances, la souffrance, le mécontentement, par la critique universelle qui n’épargnait pas plus, hélas ! le gouvernement nouveau que l’opposition n’avait épargné les gouvernemens anciens, combien tout cela contribuait à démoraliser le peuple, on le vit pendant le siège, on l’a senti depuis, on l’éprouvera longtemps. Pour nous en tenir à ce petit fait, si médiocre en apparence, si considérable dans ses conséquences, la conservation de la solde a été un des buts les plus clairs que s’est proposés la dernière insurrection ; l’armement universel lui en a fourni les moyens. C’est que l’habitude du travail ne se reprend pas à un signal donné dans une société si profondément désorganisée. Et cette solde, réclamée comme un droit, comme si la province laborieuse avait l’obligation de nourrir l’oisiveté militaire de Paris, cette solde est devenue l’instrument le plus redoutable des agitateurs, le salariat de l’émeute.

Voilà à quels abîmes nous conduisirent fatalement, et pas à pas, les nouveaux chefs qui s’étaient spontanément offerts à la France. Un homme d’état quelque peu prévoyant, ou moins soucieux de plaire à la multitude, aurait à tout prix éludé ces décisions funestes d’où la guerre civile devait sortir ; mais il fallait rester populaire, tout le secret est là. La pierre de touche d’un homme d’état, c’est le courage qu’il a de mettre son opinion en travers de l’opinion plus ou moins instinctive des foules. Si l’on n’a pas dans les grandes occasions l’audace de l’impopularité, on peut être un tribun, même un orateur, on ne sera jamais un homme politique dans le sens élevé du mot. Le malheur des hommes qui composaient le gouvernement du 4 septembre, c’est que tous, plus ou moins, s’étaient préparés au pouvoir par la recherche ardente et corruptrice de la popularité. Les thèmes préférés de leur opposition avaient été presque constamment ceux que leur dictait la passion de l’heure actuelle et de la multitude. C’est d’ailleurs une justice à leur rendre de dire qu’en toute occasion ils avaient flétri avec la verve d’une