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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/539

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viola cette promesse. Sous quelle influence néfaste, sous quelle action malfaisante, l’histoire le dira. Quelque irrégulières qu’eussent été sur bien des points ces élections improvisés, elles auraient mieux valu qu’une usurpation manifeste et prolongée de tous les pouvoirs vacans. C’est toujours, sous les régimes les plus contraires de nom et d’étiquette, la même défiance à l’égard du pays. Pour le punir de n’être pas aussi républicain que l’Hôtel de Ville, on ajourna le vote, qui était la première nécessité et la suprême convenance du gouvernement provisoire, sans prévoir dans quelles circonstances, à quelle date il pourrait être repris et après quelles terribles épreuves. Comme tout cela était en contradiction flagrante avec les déclarations des anciens députés de la gauche ! L’un des plus éloquens, dans un discours fort admiré quelques mois auparavant, définissait ainsi ce qu’il appelait l’exercice réel de la souveraineté : « C’est le droit pour la nation d’avoir la direction et le dernier mot dans toutes les affaires qui l’intéressent. Si un pouvoir quelconque peut tenir en échec la volonté du peuple, la souveraineté nationale est violée. Je suppose que le pays veuille la paix, et que le pouvoir exécutif penche au contraire pour la guerre : il faut que le dernier mot dans cette question soit au pouvoir qui représente le pays, c’est-à-dire au pays lui-même, et il faut que sa volonté puisse se manifester directement, ouvertement. Que l’on ne vienne pas dire qu’il a le vote du contingent, le vote du budget pour faire entendre son opinion, cela n’est pas suffisant pour la vérité du principe. Il faut qu’il ait le dernier mot, que tout s’incline devant sa volonté ; autrement la souveraineté nationale n’existe pas, et le peuple est joué. » À relire, à un an de distance, ce singulier passage d’une application si facile aux circonstances actuelles, on dirait que quelque malin génie a soufflé à l’orateur chacun des termes dont il s’est servi, comme pour nous permettre de les retourner un jour contre lui et d’en faire son châtiment. Une fois au pouvoir, nous savons ce qu’il a fait de ses principes : les plus indulgens disent qu’il les a oubliés. On a vu dans tout son éclat le contraste des discours et des actes de l’opposition républicaine, devenue par sa propre élection le gouvernement de la France. C’est un mauvais symptôme pour un pouvoir nouveau de se défier du pays. C’est en même temps la plus sûre manière de s’aliéner ses sympathies. Quand on le consultera plus tard, ce sera trop tard. Le pays vous répondra : « Vous m’avez joué. »