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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/537

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digne de ce qui fut, de ce qui sera encore, s’il plaît à Dieu, la grande nation. Le seul cri du pays, dans la presque unanimité de la population, a été au premier moment le cri de la confiance et du patriotisme. « Qu’ils soient les bienvenus, les hommes de ce pouvoir nouveau, et qu’ils soient mille fois bénis, s’ils relèvent la fortune de la France tombée avec son drapeau des mains malheureuses qui n’ont su la conduire ni à la victoire, ni même à un désastre glorieux ! »

Mais un sort funeste était jeté sur cette journée. Il était écrit que pas une faute ne serait évitée. En se livrant à la révolution et en triomphant par elle, on avait contracté une obligation fatale, celle de faire surtout de la politique, quand il ne devait s’agir que de salut public. La conséquence immédiate de ce pacte fut la proclamation précipitée de cette république qui devait naître tout naturellement du sentiment de la crise et des nécessités politiques, au lieu d’être imposée à la France par l’Hôtel de Ville. La première inspiration avait été la bonne, c’était d’être tout simplement un gouvernement de la dépense nationale. La seconde fut l’inspiration du parti. On y céda, et dès lors tout fut compromis. Ainsi proclamée, la république était et ne pouvait être que le cri tumultueux d’une minorité. Quel titre cette foule de l’Hôtel de Ville avait-elle à décréter la nécessité et l’éternité d’une institution qui devait naître du choix libre de la nation ? Ce n’était rien moins que la confiscation du droit national au nom d’un droit supérieur et antérieur. Ce que l’on proclamait ainsi, c’était la république placée en dehors et au-dessus de la discussion, annoncée un an d’avance par un discours fameux de M. Gambetta comme « la forme adéquate du suffrage universel, » reconnue tout récemment encore par M. Louis Blanc comme « la forme nécessaire de la souveraineté nationale, » Erreur capitale qui fausse absolument la doctrine de la souveraineté populaire, mais erreur vivace qui se reproduit périodiquement en France, et qui ne peut engendrer qu’anarchie et confusion en fournissant un prétexte à toutes les usurpations et un mot d’ordre à tous les attentats ! On voit reluire dans les déclarations des républicains sectaires cette systématique intolérance, cet incorrigible orgueil, l’esprit de la caste avec une imperturbable confiance dans son infaillibilité. Avec cela, on éloigne bien des sympathies qui ne demanderaient qu’à venir. On froisse le pays, qui voudrait être consulté, et qui peut-être y a quelque droit. Il faut que les républicains en prennent leur partie La république ne pourra jamais réussir par la force ; imposée au pays, elle le révolte. Elle n’aura quelque chance de s’acclimater parmi nous que le jour où elle sera la forme librement choisie et consentie de la souveraineté nationale.