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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/528

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d’elles a pu atteindre. Ces populations, mêlées dans le grand courant de la vie nationale, ne s’y confondent jamais, et, au moindre choc qui en trouble le cours, elles se séparent violemment, montrant la diversité de leurs nuances, de leurs tendances, l’une se précipitant en avant comme un flot d’orage, l’autre refluant vers sa source comme par un secret effroi des abîmes. Qu’y a-t-il donc au fond de ce tempérament monarchique de la France dont il a été si souvent parlé et si éloquemment ? Un amour passionné de l’ordre. Qu’y a-t-il encore au fond de ce tempérament révolutionnaire qu’on pourrait, non sans raison, imputer à la même nation ? Un amour passionné de la liberté absolue, compliqué de ce besoin de logique à outrance qui est la qualité et le péril du caractère français. À peine est-il besoin de dire que ces deux tendances, qui coexistent dans la race et se développent à travers notre histoire, appartiennent à deux parties différentes de la même nation. Or c’est dans la lutte de ces deux tempéramens contraires, ou plutôt des deux parties de la nation qui les représentent, que je trouve l’explication de l’histoire de France depuis près d’un siècle, selon que prévaut l’une ou l’autre de ces deux populations mêlées sous l’apparence du même peuple. Dans cette période agitée de notre histoire, chacune a triomphé à son tour ; mais il a été dans la destinée de chacune que son triomphe l’a épuisée en exagérant son principe. L’une, la monarchique, affamée d’ordre, se repose quand elle en a conquis les conditions apparentes, confondant trop facilement l’ordre matériel, celui des rues, avec l’ordre moral, celui des esprits, qui est la plus sûre garantie de l’autre, mais qui est aussi d’une conquête plus difficile et d’un prix plus haut. Grâce à ce malentendu, qui s’est souvent répété, une fausse sécurité s’établit ; l’oubli du péril passé arrive vite. Après qu’on a pourvu le gouvernement de canons et de soldats, on se repose sur sa force, l’exagérant même par l’opinion que l’on s’en fait, au point que l’on ne redoute pas, sous prétexte de l’avertir, les occasions de lui faire échec, jusqu’au moment où l’on s’aperçoit qu’il n’est plus garanti que par l’indifférence publique, et que le moindre choc suffira pour le jeter à terre. — L’autre partie de la nation, plus révolutionnaire que vraiment libérale, bien qu’elle prenne souvent ce nom, profite de ce désaccord croissant entre les classes conservatrices et le pouvoir ; elle agite les esprits, prépare les révolutions par l’opinion avant de les tenter par la force, tirant avantage de toutes les fautes de la monarchie, de ses excès de pouvoir ou de ses défaillances, irritant les esprits avant de les ameuter ; mais elle-même, cette partie remuante et impétueuse de la nation, se laisse emporter par les exagérés, qui appliquent à la politique, le monde du relatif, la