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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/486

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I.

Le traité de Brétigny, dont nous lirons plus tard les stipulations de détail, a livré en 1360 la moitié de la France de Philippe-Auguste à l’Angleterre. Un concert de malédictions semble s’être accordé en notre siècle pour accuser le roi Jean de cette lamentable infortune. Il en est certes responsable pour sa part ; mais, si l’on veut bien y regarder, cette part est moindre, en juste compte, que ne le voudrait la commune voix d’une opinion trop sévère à son égard, et qui ne fut point celle des contemporains. Poitiers tout seul n’a pas conduit à Brétigny, et à Poitiers même l’héroïsme légendaire du roi Jean et de son jeune fils a mérité l’admiration et l’estime de l’Europe contemporaine. Comment s’est formé ce faisceau d’accusations contre un prince que le sentiment seul de l’honneur français aurait dû garantir contre l’injustice et l’exagération ? Le grand coupable de cette fausse direction des idées reçues aujourd’hui à ce sujet, c’est M. de Sismondi, trop facilement cru sur parole par les historiens qui l’ont suivi, même par les plus justement accrédités. On s’est passé de main en main un jugement tout fait qui paraissait établi sur d’irrécusables documens, et que la réputation de M. de Sismondi confirmait de son autorité ; mais ce jugement est à réviser, l’histoire du règne du roi Jean est à refaire, et nous en appelons au juge suprême, l’opinion mieux informée, à qui nous soumettrons les pièces principales du procès. M. de Sismondi, homme laborieux, instruit et honnête, mais d’un esprit étroit, avait les qualités et les défauts de la société de M. Necker, où il avait été nourri. Une correspondance récemment publiée a fait connaître cet écrivain, qui a joué un rôle dans le grand monde de son temps, grâce au patronage de Mme de Staël. M. de Sismondi avait appris l’histoire du xive siècle dans Rapin-Thoyras, protestant réfugié en Angleterre, qui avait mis au service des ennemis de son pays une plume lourde, mais savante, laquelle s’exerça constamment à présenter à l’Europe une France haïssable, gouvernée par une maison souveraine qui ne méritait pas moins d’aversion, et qui s’était, hélas ! attiré par l’imprudence de son grand roi la haine que lui portaient les protestans persécutés. Les démêlés anciens de la maison de Plantagenet avec la maison de France furent perfidement exploités par Rapin-Thoyras pour se rendre agréable à Guillaume d’Orange, l’ennemi intime de Louis XIV, qui le lui rendait bien. Il n’a pas fallu moins de trente ans de patiens et profonds travaux d’un érudit comme Secousse, demeuré malheureusement inconnu aux gens du monde, pour démolir l’œuvre de calomnie historique construite par Rapin-Thoyras sur la question seulement des causes