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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/482

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térêt général ; le patriotisme se réveille, on se remue, on parle, on se concerte. C’est ainsi que la France se relève avec une admirable élasticité ; mais, le péril passé, la majorité retourne à ses travaux et ne s’inquiète plus de la politique. Elle oublie que la république est le gouvernement du peuple par le peuple, et que gouverner, c’est agir. En Amérique, chaque parti a une organisation, des journaux, des réunions ; en France, on se croit sage parce qu’on ne songe qu’au soin de sa fortune. On ne voit le danger que lorsqu’il est trop tard pour le prévenir. Sans doute nous ne sommes pas, comme les Athéniens et les Romains, un peuple d’oisifs, servi par des esclaves, et qui n’a rien de mieux à faire qu’à écouter chaque jour le vain bruit de l’agora ou du forum ; mais, si nous ne voyons pas que les affaires publiques sont les nôtres, et que, si nous n’y mettons pas la main, on nous ruinera, il ne faut parler ni de république, ni même de monarchie constitutionnelle : nous ne sommes pas faits pour la liberté.

Quant aux minorités, chez nous elles sont toujours en dehors de la constitution. Ce ne sont pas des partis politiques, ce sont des factions. Les réformes ne les touchent guère, il leur faut des révolutions. C’est le jeu des intrigans et des ambitieux qui n’ont rien à perdre et ont tout à gagner dans les bouleversemens. On nous dit que la monarchie faisait naître cette opposition révolutionnaire, qu’avec la république tout rentrera dans l’ordre ; c’est une illusion. Il y a en France tout un peuple de mécontens, toute une foule de gens déclassés, envieux, avides, qui sont en conspiration permanente contre le gouvernement quel qu’il soit. Dès que la république sera constituée, on trouvera un mot pour la flétrir, et un drapeau pour opposer à son drapeau. L’émeute a trop souvent réussi, les minorités ont trop souvent emporté d’assaut le pouvoir, pour qu’il soit permis de croire que le nom de république aura une vertu magique et fera disparaître en un jour ces éternels ennemis de la société.

Mais il est vrai de dire que, de tous les gouvernemens, la république est celui qui peut le moins tolérer une opposition factieuse. La majorité y fait la loi, les minorités doivent obéir ; il ne leur est plus permis d’invoquer le nom du peuple et de prétendre qu’elles le représentent. Quand le pays a parlé, il faut se taire. C’est ainsi que les choses se passent aux États-Unis. Les luttes politiques y sont ardentes ; mais, quand la majorité a prononcé, chacun cède et se résigne. Résister, c’est un crime de lèse-nation : le peuple ne pardonne pas à ceux qui le bravent. Tant que cette obéissance ne sera pas entrée dans nos mœurs, tant qu’on se fera gloire de mépriser le vœu de la majorité, tant que l’opinion, dans sa lâche indulgence, applaudira ceux qui en appellent à la violence, nous