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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/463

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LA


QUESTION DES DEUX CHAMBRES




I.

La république peut-elle s’établir en France ? C’est la grande question du jour ; chacun la résout à sa façon, suivant son éducation, ses préjugés, ses craintes ou ses espérances. Une fois encore le sphynx est là avec tous les charmes et toutes les séductions de la liberté, mais prêt à nous dévorer, si nous ne trouvons pas le mot de l’énigme que nos pères, malgré tous leurs efforts, n’ont jamais deviné. Serons-nous plus heureux ou plus habiles ? Beaucoup de gens en doutent, et nous condamnent à désespérer éternellement de la république. « Laissons, disent-ils, aux Américains et aux Suisses une forme de gouvernement qui n’est bonne que pour eux. Le voisinage de grandes nations toujours armées en guerre, le climat, la race, la religion, la tradition, l’absence d’esprit public, la vanité nationale, sont autant d’obstacles que nous ne surmonterons jamais. Un peuple ne rompt pas avec son passé ; il ne change pas brusquement de mœurs et d’idées ; retournons à la monarchie, qui a fait autrefois la grandeur de la France, et contentons-nous de la tempérer par ces institutions constitutionnelles, qui, de 1814 à 1848, nous ont donné à l’intérieur la paix et au dehors une situation que nous serions trop heureux de retrouver aujourd’hui. »

Toutes ces objections ne sont pas de même valeur, et peut-être les plus sérieuses n’ont-elles pas toute la portée qu’on leur attribue. De la monarchie constitutionnelle à la république telle que les Américains l’entendent et la pratiquent, la distance n’est pas si grande, qu’un peuple tel que nous ne puisse la franchir ; mais ce gouvernement tempéré, pondéré, dont les Américains sont fiers à juste titre, nous ne l’avons jamais eu en France. Soit ignorance, soit fatuité, nos législateurs ont dédaigné les leçons de l’expérience ;