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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/390

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— Venez, dit le comte en lui offrant son bras, qu’elle eut de la peine à atteindre, tant elle était petite et tant il était grand. Il trouva très vite un fiacre, et s’y assit auprès d’elle en lui jurant qu’il ne laisserait pas une jolie fille adorée de son neveu sous la garde d’un cocher de sapin.

Il avait dit tout bas au cocher de prendre les boulevards, et de les suivre au pas en remontant du côté de la Bastille. Francia, qui connaissait son Paris, s’aperçut bientôt de cette fausse route, et en fit l’observation au comte. — Qu’importe ? lui dit-il ; l’animal est ivre, ou il dort, nous pouvons causer tranquillement, et j’ai à causer avec vous de choses très graves pour vous. Vous aimez mon neveu, et il vous aime ; mais vous êtes libre, et il ne l’est pas. Une très belle dame que vous ne connaissez pas…

Mme de Thièvre ! s’écria Francia, frappée au cœur.

— Moi, je ne nomme personne, reprit le comte ; il me suffit de vous dire qu’une belle dame a sur son cœur des droits antérieurs aux vôtres, et qu’en ce moment elle les réclame.

— C’est-à-dire qu’il est non pas chez l’empereur, mais chez cette dame.

— Vous avez parfaitement saisi ; il m’a chargé de vous distraire ou de vous ramener. Que choisissez-vous ? Un bon petit souper au Cadran-Bleu ou un simple tour de promenade dans cette voiture ?

— Je veux m’en aller chez moi bien vite.

— Chez vous ? Il paraît que vous n’avez plus de chez vous, et je vous jure que vous ne trouverez pas cette nuit mon neveu chez lui ! Allons, pleurez un peu, c’est inévitable, mais pas trop, ma belle petite ! Ne gâtez pas vos yeux, qui sont les plus doux et les plus beaux que j’aie vus de ma vie. Pour un amant perdu, cent de retrouvés quand on est aussi jolie que vous l’êtes. Mon neveu a bien prévu que son infidélité forcée vous brouillerait avec lui, car il vous sait jalouse et fière. Aussi m’a-t-il approuvé lorsque je lui ai offert de vous consoler. Dites oui, et je me charge de vous ; vous y gagnerez. Mourzakine n’a rien que ce que je lui donne pour soutenir son rang, et moi je suis riche, très riche ! Je suis moins jeune que lui, mais plus raisonnable, et je ne vous placerai jamais dans la situation où il vous laisse ce soir. Allons souper ; nous causerons de l’avenir, et sachez bien que mon neveu me sait gré de l’aider à rompre des liens qu’il eût été forcé de dénouer lui-même demain matin.

Francia, étouffée par la douleur, l’indignation et la honte, ne pouvait répondre. — Réfléchissez, reprit le comte ; je vous aimerai beaucoup, moi ! Réfléchissez vite, car il faut que je m’occupe de vous trouver un gîte agréable, et de vous y installer cette nuit.

Francia restait muette. Ogokskoï crut qu’elle mourait d’envie