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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/387

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à la marquise en quelle société il avait surpris son beau neveu, et qu’il n’eût compté les brouiller à jamais ensemble pour se venger de ne pouvoir rien espérer d’elle. Mourzakine se demanda fort judicieusement pourquoi la marquise, qui affectait de le mépriser, l’avait appelé dans sa voiture au lieu de lui défendre d’y monter. Il est vrai que cette voiture n’était pas la sienne, et qu’elle pouvait avoir peur de se trouver à minuit dans un remise dont le cocher lui était inconnu. Pourtant un de ses valets de pied était resté pour l’accompagner, il était sur le siége. Elle n’avait nullement besoin de Mourzakine pour rentrer sans crainte. Donc il lui plaisait d’avoir Mourzakine à bouder ou à quereller. Il provoqua l’explosion en se mettant à ses genoux, et en se laissant accabler de reproches jusqu’à ce que toute la colère fût exhalée. Il eût volontiers menti effrontément, si la chose eût été possible ; mais la rencontre de la marquise avec Francia ne lui permettait pas de nier. Il avoua tout, seulement il mit le tout sur le compte de la jeunesse, de l’emportement des sens et de l’excitation délirante où l’avaient jeté les rigueurs de sa belle cousine. Ce reproche qu’elle ne méritait guère, car elle ne l’avait certes pas désespéré, fit rougir la marquise ; mais elle l’écrasait en vain du poids de la vérité, elle perdit son temps à lui démontrer que tout ce qu’il lui avait dit de ses relations avec Francia était faux d’un bout à l’autre. Il coupa court aux explications par une scène de désespoir. Il se frappa la poitrine, il se tordit les mains, il feignit de perdre l’esprit en se montrant d’autant plus téméraire qu’il avait moins le droit de l’être. La marquise perdit l’esprit tout de bon, et le défia de rester chez elle à attendre le marquis de Thièvre jusqu’à deux ou trois heures du matin, comme cela leur était déjà arrivé. — Si vous êtes capable, lui dit-elle, de causer raisonnablement avec moi sans songer à celle qui vous attend chez vous, je croirai que vous n’avez pour elle qu’une grossière fantaisie, et que votre cœur m’appartient. À ce prix, je vous pardonnerai vos folies de jeune homme, et, ne voulant de vous qu’un amour pur, je vous regarderai encore comme mon parent et mon ami.

Le prince s’était mis dans une situation à ne pouvoir reculer. Il baisa passionnément les mains de la marquise, et la remercia si ardemment, qu’elle se crut vengée de Francia et le fit entrer chez elle en triomphe.

Elle se fit apporter du thé au salon, annonça à ses gens qu’ils eussent à attendre M. de Thièvre et à introduire les personnes qui pourraient venir de sa part lui apporter des nouvelles. La conspiration royaliste autorisait ces choses anormales dont les valets n’étaient point dupes, mais que le grave et politique Martin prenait au sérieux, se chargeant d’imposer silence aux commentaires des laquais de second ordre, lesquels étaient réduits à chuchoter et