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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/383

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— Tant mieux, tant mieux ! reprit pesamment Antoine. À présent, vous voilà contens, vous voilà heureux, car vous êtes habillée,… très bien habillée, très jolie ! Et la santé est bonne ?

— Oui, oui, Antoine, merci !

— Et la maman ? sans doute qu’elle a fait fortune là-bas, dans les voyages ?

Et Antoine soupira bruyamment en croyant dissimuler son chagrin.

Francia comprit ce soupir : Antoine se disait qu’il ne pouvait plus aspirer à sa main. Elle saisit ce moyen de le décourager. — C’est comme cela, mon bon Antoine, reprit-elle ; maman a fait fortune, et nous partons demain pour les pays étrangers, où elle a du bien.

— Demain, déjà ! vous partez demain ! mais vous viendrez bien dire adieu à mon oncle, qui vous aime tant ?

— J’irai, bien sûr, mais ne lui dites pas que vous m’avez vue ; il aurait du chagrin de savoir que je vais au spectacle avant de courir l’embrasser.

— Je ne dirai rien. Allons ! adieu, mademoiselle Francia ; est-ce demain que vous viendrez chez l’oncle ? Je voudrais bien savoir l’heure, pour vous dire adieu aussi.

— Je ne sais pas l’heure, Antoine, je ne peux pas décider l’heure… Je vous dis adieu tout de suite.

— J’aurais voulu voir votre maman. Est-ce qu’elle va rentrer dans votre loge ?

— Je ne sais pas ! dit Francia, inquiète et impatientée. Qu’est-ce que ça vous fait de la voir ? Vous ne la connaissez pas !

— C’est vrai ! D’ailleurs je ne peux pas, ]rester. Il est déjà tard, et il faut que je sois levé avec le jour, moi !

— Et puis le spectacle ne vous amuse sûrement pas beaucoup ?

— C’est vrai, que ça ne m’amuse guère ; les chansons durent trop longtemps, et ça répète toujours la même chose. J’étais venu rapporter à ce théâtre une commande de pièces de réflecteurs, et comme je ne demandais pas de pourboire, ils m’ont dit dans les coulisses : Voulez-vous une place debout à l’entrée du parterre ? J’ai trouvé une place assis. J’ai regardé, mais j’en ai assez, et puisque vous voilà riche,… c’est-à-dire puisque vous viendrez…

— Oui, oui, Antoine, j’irai voir votre oncle. Adieu ! portez-vous bien !

Antoine soupira encore et s’en alla ; mais, comme il traversait le couloir, il vit le beau prince russe qui entrait familièrement dans la loge de Francia, et une faible lumière se fit dans son esprit, lent à saisir le sens des choses. Je ne sais s’il était capable de débrouiller tout seul le problème, mais l’instinct du caniche lui Fit oublier