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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/379

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elle, je veux m’en aller, le docteur l’a dit : dans le doute, abstiens-toi !

— Quel docteur ? de quel âne me parles-tu ? as-tu fait la folie de te confier à quelqu’un ?

— Oui, dit Francia, j’ai tout raconté à un très brave monsieur, un ami du docteur Larrey que Mme Valentin m’a amené. Il va venir me chercher. Pressée par les questions de Mourzakine, elle raconta son entretien avec M. Faure.

— Et tu crois, s’écria le prince, que je te permettrai de me quitter avec l’aumône des âmes charitables du quartier ? Toi, si fière, tu passerais à l’état de mendiante ? Non ! voilà un billet de banque que je mets sous ce flambeau. Quand tu voudras partir, tu pourras le faire sans rien devoir à personne, sans me consulter, sans m’avertir ; tu n’es plus retenue par rien que par l’idée de me briser le cœur. Va-t’en, si tu veux, tout de suite ! Je ne souffrirai pas longtemps, va ; si la guerre recommence, je me ferai tuer à la première affaire, et je ne regretterai pas la vie. Je me dirai que j’ai été heureux pendant deux jours dans toute mon existence. Ce bonheur a été si grand, si délicieux, si complet, qu’il peut compter pour un siècle !

Mourzakine parlait avec tant de conviction apparente que Francia tomba dans ses bras en pleurant. — Non ! dit-elle, ce n’est pas possible qu’un homme si bon et si généreux ait jamais tué une femme ! Cette marquise m’a trompée ! Ah ! c’est bien cruel ! pourvu qu’elle ne te dise pas quelque chose contre moi qui me fasse haïr de toi, comme je te haïssais tout à l’heure !

— Moquons-nous d’elle, dit le prince, et, faisant aussi bon marché de Mme de Thièvre qu’il avait fait de Francia en parlant d’elle à la marquise, il jura qu’elle était trop grande, trop grasse, trop blonde, et qu’il ne pouvait souffrir ces natures flamandes privées de charme et de feu sacré. Il n’en savait rien du tout ; mais il savait dire tout ce qui le menait à ses fins. La bonne Francia n’était pas vindicative ; mais une femme aime toujours à entendre rabaisser sa rivale. Les hommes le savent, et souvent une raillerie les disculpe mieux qu’un serment. Mourzakine ne se fit faute ni de l’un ni de l’autre, et peut-être se persuada-t-il qu’il disait la vérité.

— Voyons, dit-il à sa petite amie quand il eut réussi à lui arracher un sourire, tu t’es ennuyée d’être seule, tu as eu des idées noires, je ne veux pas que tu sois malade ; achève de t’habiller, nous allons sortir en voiture. J’ai vu aux Champs-Élysées des petites maisons où l’on mange comme si on était à la campagne. Allons dîner ensemble dans une chambre bien gaie, et puis à la nuit nous nous promènerons à pied, ou bien veux-tu aller au spectacle ?