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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/362

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Que prétendait-on avec ce droit des villes à une représentation spéciale ? Sur quoi se fonderait-il, ce droit, et à quoi répond-il ? Si dans l’intérêt d’une vérité plus complète, dans la représentation publique des opinions, on parlait du droit des minorités, c’est là en effet une question qui n’est point sans valeur, qui a déjà été étudiée en Angleterre comme en France. Lorsqu’on fera une loi électorale, ce sera un des problèmes à examiner et à résoudre ; mais, lorsque dans un pays comme la France, où la plus immense des révolutions s’est faite pour effacer toutes les démarcations provinciales et locales, pour fonder l’unité politique de la nation, lorsque dans ce pays on propose de conserver aux villes par privilège un droit spécial de représentation, ne voit-on pas qu’on n’arriverait qu’à raviver des divisions, à créer des distinctions d’origine qui auraient pour effet d’affaiblir la représentation publique ? Il y aurait donc dans une assemblée deux camps, deux classes de députés : il y aurait les représentans des villes et les représentans des campagnes ! Ce serait une sorte de guerre civile organisée, un germe permanent de dissolution de l’unité nationale. S’il y a quelque chose d’étrange, c’est qu’une pensée de ce genre ait pu venir à l’esprit d’un homme comme M. Quinet, qui a pourtant étudié la révolution française. D’ailleurs, selon la juste remarque de M. Victor Lefranc, est-ce que les villes et les campagnes sont tellement séparées et distinctes qu’elles doivent avoir une représentation différente ? Est-ce qu’il n’y a pas entre elles un échange permanent d’idées, d’intérêts et même de population ? Est-ce que les villes ne se font pas avec les campagnes et les campagnes avec les villes ? On cite l’Angleterre ; mais l’Angleterre à ses conditions de vie publique que nous n’avons pas, et ce qu’on appelle dans l’organisme politique anglais la représentation des villes ne repose nullement sur le principe de la population comme parmi nous. Si l’on veut absolument que le vote des villes ne soit point noyé dans le vote d’un département tout entier, la solution du problème n’est point là où on la cherche ; elle est dans l’organisation du suffrage universel, dans la substitution d’un système de circonscriptions électorales au système du scrutin de liste,

Disons le mot, c’était là une proposition toute de circonstance, née d’une préoccupation politique du moment ; on demande la représentation des villes, parce qu’on croit les villes disposées à voter dans un certain sens : on n’aurait pas sûrement songé à demander pour elles ce privilège, si elles semblaient disposées à voter dans un autre sens, et on ne voit pas qu’on poursuit un succès de l’esprit de parti en sacrifiant ou en compromettant un intérêt bien autrement supérieur, l’unité morale de la nation, que les efforts de tous doivent travailler à raffermir au lieu de chercher à l’ébranler. C’est ainsi que se produit sous des formes diverses, tantôt violentes, tantôt plus voilées, le danger dont nous par-