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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/346

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autres hommes. L’unité de croyances amènera l’unité de conduite.

C’est donc la crainte de Dieu, ou, si on le préfère, la crainte de la force des choses, qui fait respecter l’ordre social. Tout pouvoir, physique ou moral, procède de Dieu. Aussi voyons-nous à peu près de tout temps la religion utilisée comme un moyen de gouvernement. Les patriotes sincères emploient pour éclairer leur pays une religion à laquelle ils croient. Les ambitieux, qui ne se soucient que de leur domination particulière, se servent, pour égarer ou affaiblir leurs concitoyens, d’une religion appropriée à leur but, et, s’ils ne la savent point fausse, ils se gardent bien de trop approfondir.

La société repose donc sur deux bases : la force et la religion, la milice et l’église. La force est la condition extérieure, la religion le ciment intérieur, l’essence de la société, le moyen d’obtenir le consentement. La société ne peut naître sans force ; elle ne peut grandir sans religion. L’homme peut se passer de tel ou tel dogme particulier ; il ne peut se passer de croyances relatives aux nécessités dont il dépend : il en a toujours, même à son insu. Nous retrouvons la religion chez tous les hommes et chez tous les peuples qui ont atteint un certain degré de développement. Dans l’antiquité, il n’y a peut-être pas un état qui ait joué un rôle important où les pouvoirs de l’organisation politique et sociale ne fussent fondés sur la religion. Je me dispense de parler des Hébreux ; chez les Égyptiens, le pouvoir appartenait aux prêtres, dont les rois n’étaient que les instrumens. Nous pourrions citer des faits à l’appui de notre thèse chez les Perses, les Hindous, les Carthaginois. Chez les Grecs, les immortels, par la bouche de Calchas, ordonnent au roi des rois le sacrifice de sa fille adorée. Chez les Germains décrits par Tacite, les chefs ne peuvent ni lier, ni frapper un guerrier ; ce droit n’appartient qu’aux prêtres, qui l’exercent au nom des dieux. Partout les autorités prétendent tenir leur pouvoir du ciel : nous allons retrouver le même fait chez les Romains.

L’histoire des rapports de la religion et de la politique dans la république romaine est un phénomène des plus compliqués. Certaines difficultés nous obligent à employer pour le décrire la méthode que voici. Nous tracerons d’abord le plan de l’état romain tel qu’il n’a peut-être jamais été mis à exécution, mais tel que, d’une manière inconsciente peut-être, on a travaillé à une certaine époque à le réaliser ; puis nous montrerons les circonstances perturbatrices qui ont empêché d’atteindre l’idéal, et nous expliquerons le résultat auquel on a été conduit par la rencontre de ces obstacles. Caractérisons d’abord la religion des Romains. On laisse de côté ici tout ce qui tient à la nature intime des dieux, à la mythologie,