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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/299

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armes, soulevé par ces niaiseries, qu’il prit pour des provocations. Il accueillit à la lettre les proclamations du roi de Prusse ; le mysticisme épais dont elles étaient empreintes répondait bien à l’état des esprits.

Le mot de civilisation s’y lisait aussi, sans y prendre plus de sens qu’il n’en avait au même moment dans la bouche de l’empereur Napoléon. Le peuple ne s’en souciait pas ; ce qu’il voulait, c’était se défendre d’abord, et après les premières victoires se venger une bonne fois des longues humiliations que lui avait imposées le prestige de « la grande nation. » Abaisser la France, avoir à son tour le premier rang en Europe, arriver à la gloire des armes, entrer de plain-pied parmi les peuples historiques, tels étaient les sentimens qui agitaient l’armée allemande ; ils s’affichèrent presque naïvement dans les dépêches du roi. On y sentait à chaque nouveau succès comme un contentement de parvenu. Imiter la France en la dominant, lui jeter à la face ses bulletins de victoire, retourner contre elle cet art de conquérir qu’elle avait désappris après l’avoir enseigné au monde, reproduire Louvois, Louis XIV et Napoléon, c’était la préoccupation constante du roi Guillaume, ce fut l’objectif de ses généraux et l’orgueil de ses soldats. On raconte qu’après la bataille de Sedan l’empereur Napoléon, avec une abnégation que l’on voudrait nous faire admirer aujourd’hui, complimentait son vainqueur sur la valeur de son armée. « Nous avons profité des leçons des autres peuples, » répondit Guillaume Ier. Le caractère critique, appris en quelque sorte et voulu de cette guerre, est un des traits qui doivent y être le plus relevés ; rien ne montre moins combien, malgré toutes ses prétentions, le peuple allemand est dépourvu de véritable originalité. Après Sedan, l’Allemagne crut à la paix ; le but de la guerre semblait atteint, et le poids déjà en paraissait bien lourd. Le roi cependant déclara qu’il fallait la continuer, l’armée obéit, et la nation se résigna. Ce n’était plus du patriotisme, c’était de la discipline pure, et elle ne peut s’expliquer que par la longue et patiente éducation qui avait donné au peuple cette cohésion si complète et cette soumission absolue à la volonté du chef. Les savans de M. de Bismarck démontrèrent qu’il fallait des garanties territoriales, et que d’ailleurs les lois de l’histoire et les nécessités géographiques exigeaient impérieusement certaines annexions. Le roi déclara que la paix était à ce prix : le peuple n’approfondit pas ces sophismes d’ambition ; il crut comme il avait fait jusque-là, et se fit tuer sans comprendre. Le roi avait parlé, cela suffisait ; il était la raison souveraine, et il décidait des destinées de l’armée tout comme il en recueillait la gloire. Tel est le sentiment monarchique chez ce peuple, que nul ne s’étonna de voir conférer