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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/28

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— Morte ! répéta le gamin, dont les yeux enflammés se remplirent de larmes. C’est peut-être vous qui l’avez tuée !

— Non, ce n’est pas moi, je n’ai jamais frappé l’ennemi sans défense. Sais-tu, enfant, ce que c’est qu’un homme d’honneur ?

— Oui, j’ai entendu parler de ça, et ma sœur se souvient que les cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur ?

— La guerre est la guerre ; tu ne sais de quoi tu parles. Assez ! ajouta-t-il en voyant que l’enfant allait riposter. Je ne puis te donner de nouvelles de ta mère. Je ne l’ai pas vue parmi les prisonniers. J’ai vu à la première ville où nous nous sommes arrêtés après la Bérézina ta sœur blessée d’un coup de lance ; j’ai eu pitié d’elle, je l’ai fait mettre dans la maison que j’occupais, en la recommandant à la propriétaire. J’ai même laissé quelque argent en partant le lendemain, afin que l’on prît soin d’elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose ? J’ai déjà offert…

— Non, rien. Elle m’a bien défendu de rien accepter pour elle.

— Mais pour toi ?… dit Mourzakine en portant la main à sa ceinture.

Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la convoitise, par le besoin peut-être ; mais il fit un pas en arrière comme pour échapper à lui-même, et s’écria avec une majesté burlesque : — Non pas de ça, Lisette ! On ne veut rien des Russes !

— Alors pourquoi ta sœur voulait-elle me voir ? Espère-t-elle que je pourrai l’aider à retrouver sa mère ? Cela me paraît bien impossible !

— On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière ? Moi, je ne peux pas vous dire au juste où c’était et comment ça c’est passé ; mais Francia vous expliquerait…

— Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu’elle attende à dimanche et j’irai chez vous. Es-tu content ?

— Chez nous,… le dimanche,… dit le gamin en se grattant l’oreille, ça ne se peut guère !

— Pourquoi ?

À cause de par ce que ! II vaut mieux qu’elle vienne ici.

— Ici, c’est complètement impossible.

— Ah ! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse…

— Tais-toi, maraud !

— Bah ! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans l’antichambre, que la bourgeoise en tient !…

— Hors d’ici, faquin ! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs français du siècle dernier comment un homme du monde parle à la canaille ; mais il ajouta, dans des formes plus à son usage : va-t-en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.