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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/27

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— Très bien, dit Mourzakine ; mais qu’est-ce que c’est que Francia ?

— Francia, excusez ! vous n’avez pas seulement demandé le nom de celle que votre cheval a bousculée…

— Ah ! j’y suis ! non vraiment, je n’ai pas demandé son nom. Comment va-t-elle ?

— Bien, merci, et vous ?

— Il ne s’agit pas de moi.

— Si fait, c’est à vous qu’elle veut parler, rien qu’à vous. Dites si vous voulez qu’elle vous parle.

— Certainement.

— Je vais l’aller chercher.

— Non, je ne peux pas la voir ici.

— À cause donc ?

— Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.

— En ce cas, je marche devant, suivez-moi.

— Je ne peux pas sortir ; mais dans trois jours…

— Ah oui ! vous êtes en pénitence ! on a dit ça dans l’antichambre, ça venait d’être dit dans le salon. Allons ! voilà notre adresse, ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre ; mais trois jours, c’est long, et en attendant on va se manger les moelles.

— Vous êtes donc bien pressés ?

— Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés d’avoir, si c’est possible, des nouvelles de notre pauvre mère.

— Qui, votre mère ?

— Une femme célèbre, monsieur le Russe, Mlle Mimi La Source, que vous avez vue danser, ça n’est pas possible autrement, au théâtre de Moscou, dans les temps, avant la guerre.

— Oui, oui, certainement, je me souviens ! J’ai vécu à Moscou dans ce temps-là ; mais je n’ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas qu’elle eût des enfans… Ce n’est pas là que j’ai pu voir votre sœur.

— Ce n’est pas là que vous l’avez vue. D’ailleurs vous n’auriez peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune ! Mais notre mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l’avez bien revue à la Bérézina ! Vous y étiez bien avec les cosaques qui massacraient les pauvres traînards ! Je n’y étais pas, moi, j’ai pas été élevé en Russie ; mais ma sœur y était, elle jure qu’elle vous y a vu.

— Oui, elle a raison, j’y étais, je commandais un détachement, et à présent je me souviens d’elle.

— Et de notre mère ? Voyons ! où est-elle ?

— Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon ! Moi, je n’en sais rien !