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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/218

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Dodore, surpris de son aplomb, en fut ébloui, d’abord. L’accès de fierté patriotique qu’il avait eu la veille, et qui l’avait exalté durant la nuit au cabaret, se dissipa un instant. Ses yeux éteints s’arrondirent, et il crut faire acte d’héroïsme en répondant : — Des princes, c’est gentil, pourvu qu’ils ne soient pas étrangers.

— Ne revenons pas là-dessus, lui dit Francia. Nous n’avons pas de temps à perdre à nous disputer. Il faut nous en aller d’ici. On doit venir me prendre à midi, et payer le loyer échu. J’emporte mes nippes et les tiennes. Tu resteras seulement pour dire à Guzman :

— Ma sœur est partie, vous ne la reverrez plus. Je ne sais pas où elle est ; elle vous laisse le châle bleu et la parure d’acier que vous lui avez donnés… Voilà.

— C’est arrangé comme ça ? dit Théodore, stupéfait… Alors tu me plantes là aussi, moi ? Deviens ce que tu pourras ! Et allez donc ! Va comme je te pousse !

— Tu sais bien que non, Dodore, tu sais bien que je n’ai que toi. Voilà quatre francs, c’est toute ma bourse aujourd’hui ; mais c’est de quoi ne pas jeûner et ne pas coucher dehors. Demain ou après-demain au plus tard, tu trouveras de mes nouvelles ; une lettre pour toi chez papa Moynet, et, où je serai, tu viendras.

— Tu ne veux pas me dire où ?

— Non, tu pourras sans mentir jurer à Guzman que tu ne sais pas où je suis.

— Et dans le quartier, qu’est-ce qu’il faudra dire ? Guguz va faire un sabbat !…

— Je m’y attends bien ! Tu diras que tu ne sais pas !

— Écoute, Fafa, dit le gamin, après avoir tiraillé les trois poils de ses favoris naissans, ça ne se peut pas, tout ça ! Je vois bien que tu vas être heureuse, et que tu ne veux pas m’abandonner ; mais les bonheurs, ça ne dure pas, et quand nous voudrons revenir dans le quartier, faudra changer toute notre société pour une autre ; moi, je vais encore avec les ouvriers honnêtes, on ne m’y moleste pas trop. On me reproche de ne rien faire, mais on me dit encore : — Travaille donc, te v’là en âge. T’auras pas toujours ta sœur ! et d’ailleurs ta sœur, elle ne fera pas fortune, elle vaut mieux que ça !… — T’entends bien, Fafa ? quand on ne te verra plus, ça sera rasé, et, si on me revoit bien habillé avec de l’argent dans ma poche, on me renverra avec ceux qu’on méprise, et dame !… il faudra bien descendre dans la société. Tu ne veux pas de ça, pas vrai ? Il ne vaut pas grand’chose, ton Dodore ; mais il vaut mieux que rien du tout !

Francia cacha sa figure dans ses mains, et fondit en larmes. La vie sociale se déroulait devant elle pour la première fois. La vitalité de sa propre conscience faisait un grand effort pour se dégager