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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/213

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pauvre enfant que j’ai empêchée de mourir, et qui me demande de lui rendre sa mère et son frère ? Je le ferai, je l’ai promis ; mais je me rappellerai une chose, c’est que les Françaises n’ont pas de cœur !

— Ah ! ne dites pas cela de moi, s’écria Francia, subitement émue ; pour de la reconnaissance, j’en ai, et de l’amitié aussi ! Comment n’en aurais-je pas ? Mais ce n’est pas une raison…

— Si fait, c’est une raison. Il ne doit pas y en avoir d’autre pour toi, puisque tu ne consultes en toutes choses que ton cœur !

— Mon cœur, je vous l’ai donné, le jour où vous m’avez mis un morceau de pain dans la bouche, puisque je me suis toujours souvenue de vous, et que j’ai conservé votre figure gravée comme un portrait dans mes yeux. Quand on m’a dit : viens voir, voilà les Russes qui défilent dans le faubourg, j’ai eu de la peine et de la honte, vous comprenez ! On aime son pays quand on a tout souffert pour le revoir ; mais je me suis consolée en me disant : peut-être vas-tu voir passer celui… Oh ! je vous ai reconnu tout de suite ! Tout de suite j’ai dit à Dodore : c’est lui, le voilà ! encore plus beau, voilà tout ; c’est quelque grand personnage ! Vrai, ça m’avait monté la tête, et j’ai eu la bêtise de le dire après devant Guzman ; il tenait un fer à friser, qu’il m’a jeté tout chaud à la figure… Heureusement il ne m’a pas touchée, il en aurait du regret aujourd’hui.

— Ah ! voilà les manières de cet aimable objet de ton amour ? C’est odieux, ma chère ! Je te défends de le revoir. Tu m’appartiens, puisque tu m’aimes. Moi, je jure de te bien traiter et de te laisser une position en quittant la France. Je peux même t’emmener, si tu t’attaches à moi.

— Vous n’êtes donc pas marié ?

— Je suis libre et très disposé à te chérir, mon petit oiseau voyageur. Puisque tu connais mon pays, que dirais-tu d’une petite boutique bien gentille à Moscou ?

— Puisqu’on l’a brûlé, Moscou ?

— Il est déjà rebâti, va, et plus beau qu’auparavant.

— J’aimais bien ce pays-là ! nous étions heureux ! mais j’aime encore mieux mon Paris. Vous n’êtes pas pour y rester. Ce serait malheureux de m’attacher à vous pour vous perdre tout d’un coup !

— Nous resterons peut-être longtemps, jusqu’à la signature de la paix.

— Longtemps, ça n’est pas assez. Moi, quand je me mets à aimer, je veux pouvoir croire que c’est pour toujours ; autrement je ne pourrais pas aimer !

— Drôle de fille ! Vraiment tu crois que tu aimeras toujours ton perruquier ?