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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/207

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mais de voir le monde applaudir une chanson si bête !… C’est dégoûtant, vois-tu, de se jeter comme ça dans les bottes des cosaques… C’est lâche ! On n’est qu’un pauvre, un sans pain, un rien du tout, mais on crache sur tous ces plumets ennemis. Nos alliés ! ah ouiche ! Un tas de brigands ! Nos amis, nos sauveurs ! Je t’en casse ! Tu verras qu’ils mettront le feu aux quatre coins de Paris, si on les laisse faire ; léchez-leur donc les pieds ! N’y retourne plus chez ce Russe, ou je le dis à Guguz.

— Si tu le dis à Guzman, il me tuera, tu seras bien avancé après ! Qu’est-ce que tu deviendras sans moi ? Un gamin qui n’a jamais voulu rien apprendre, et qui à seize ans n’est pas plus capable de gagner sa vie que l’enfant qui vient de naître !

— Possible, mais ne m’ostine pas ! Ton Russe…

— Oui, disons-en du mal du Russe, qui peut nous faire retrouver notre pauvre maman ! Si tu savais t’expliquer au moins ! Mais pas capable de faire une commission. Il paraît que tu lui as mal parlé ; il dit que, si tu y retournes, il te tuera.

— Voyez-vous ça, Lisette ! Il m’embrochera dans la lance de son sale cosaque ! Des jolis cadets, avec leurs bouches de morue et leurs yeux de merlans frits ! J’en ferais tomber cinq cents comme des capucins de cartes en leur passant dans les jambes ; veux-tu voir ?

— Allons-nous-en, tiens, tu ne dis que des bêtises. Ceux qui sont là, c’est des Prussiens d’ailleurs !

— Encore pire ! Avec ça que je les aime, les Prussiens ! Veux-tu voir ?

Francia haussa les épaules, et frappa avec une clé sur la table pour appeler le garçon. Dodore le paya, reprit le bras de sa sœur et se disposa à sortir. Le groupe de Prussiens était toujours arrêté sur la porte, causant à voix haute et ne bougeant non plus que des blocs de pierre pour laisser entrer ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa un peu, puis tout à fait, en leur disant : — Voyons, laisserez-vous cerculer les dames ? Ils étaient comme sourds et aveugles à force de mépris pour la population. L’un d’eux pourtant avisa la jeune fille, et dit en mauvais français un mot grossier qui peut-être voulait être aimable ; mais il ne l’eut pas plus tôt prononcé qu’un coup de poing bien asséné lui meurtrissait le nez jusqu’à faire jaillir le sang. Vingt bras s’agitèrent pour saisir le coupable ; il tenait parole à sa sœur, il glissait comme un serpent entre les jambes de l’ennemi et renversait les hommes les uns sur les autres. Il se fût échappé, s’il ne fût tombé sur un peloton russe, qui s’empara de lui et le conduisit au poste. Dans la bagarre, Francia s’était réfugiée auprès du père Moynet, le vieux troupier, son meilleur ami : c’est lui qui l’avait ramenée en France à travers mille aventures, la