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Page:Revue des Deux Mondes - 1871 - tome 93.djvu/195

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ESSAIS ET NOTICES.


Victor Hugo et la restauration, étude historique et littéraire,
par M. Edmond Biré, 1 vol. in-12 ; Paris 1870.

Un chapitre des Misérables, où sont ramassés tous les faits grands et petits qui occupaient les esprits en 1817, a été le prétexte d’un volume de près de cinq cents pages, dont le double but est de venger la vérité des inexactitudes et la restauration des injustices du romancier. On peut trouver assez inutile la moitié de la tâche que s’est imposée M. Edmond Biré. Un tableau, même historique, dans une œuvre d’imagination, a des licences qu’il ne faut pas traiter avec la même sévérité que s’il s’agissait d’un livre d’histoire. L’une des plus légitimes est sans contredit de réunir en une seule année ou même, comme le fait la tragédie classique, en un seul jour, sans se laisser arrêter par le respect scrupuleux des dates, tous les traits épars dans lesquels s’exprime le mieux le caractère d’un personnage ou l’esprit d’une époque. Que M. Victor Hugo place en 1817 des faits quelque peu antérieurs ou postérieurs, il use de son droit de poète. Il en use encore quand il rapproche ou sépare, grossit ou rapetisse, dans une intention littéraire, les faits qu’il retrace. L’art à ses conditions propres, et l’artiste son génie individuel : l’antithèse, l’ironie, les traits satiriques, sont de mise dans un roman, et si l’excès en est répréhensible, c’est au point de vue du bon goût plutôt que de l’exactitude. Quant aux erreurs qui ne sont qu’inadvertance ou manque de mémoire, ce sont péchés véniels qui ne tirent pas à conséquence : on n’ira pas probablement chercher dans les Misérables la date de la mort de Mme de Staël, placée par l’auteur en 1816 au lieu de 1817. Je sais bien que l’érudition la plus consciencieuse ou, pour mieux dire, la plus minutieuse est un des mérites dont se pique le plus M. Victor Hugo : « Il n’y a pas dans Ruy-Blas, nous dira-t-il, un détail de vie privée ou publique, d’intérieur, d’ameublement, de blason, d’étiquette, de biographie, de chiffre ou de topographie, qui ne soit scrupuleusement exact. » Je conçois qu’on éprouve quelque plaisir à mettre en défaut cette prétention puérile d’un brillant esprit ; mais il est peut-être aussi puéril de la prendre à la lettre et de la réfuter sérieusement : c’est le cas de glisser sans appuyer.

Si les critiques de M. Biré manquent de mesure, c’est seulement par leur étendue : il est impossible d’être plus courtois. M. Victor Hugo est pour lui « le plus grand poète de notre siècle et l’un des plus grands de tous les temps. » Il admire le romancier presque autant que le poète, et, dans les Misérables eux-mêmes, il trouve de « merveilleuses » beautés. C’est même en partie cette espèce de culte pour l’objet de ses censures qui l’entraîne en tant de longueurs ; il lui semble qu’il ne saurait